Malheureux blessés !

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Bernard
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Re: Malheureux blessés !

Message par Bernard » 09 oct. 2017, 19:32

Il me semble qu'à Austerlitz, le cheval que monte Napoléon se nomme " bijou ".
Sauf erreur de ma part, le cheval de Napoléon à Austerlitz était Cyrus, rebaptisé ensuite Austerlitz. D'autre citent également Cantal et peut-être même Marengo qui avait aussi un autre nom en Egypte. Il est probable qu'il ait monté plus d'un cheval durant cette longue bataille... et il faut tenir compte des changements de nom !

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L'âne
 
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Re: Malheureux blessés !

Message par L'âne » 09 oct. 2017, 19:36

Bernard a écrit :
09 oct. 2017, 19:32
Sauf erreur de ma part, le cheval de Napoléon à Austerlitz était Cyrus
Oui, c'est bien le Cyrus qui est souvent cité, maintenant que vous l'écrivez. Merci Cher Bernard.
Il est probable qu'il ait monté plus d'un cheval durant cette longue bataille... et il faut tenir compte des changements de nom !
C'est certain et ce fut la cas presque à chaque fois lors des batailles.
À Waterloo Napoléon a monté trois chevaux (minimum) dont Roitelet (je crois), Marengo(capturé comme vous le savez) et la jument "Désirée".
Aurea mediocritas

Peyrusse

Brève histoire de l'organisation des soins dispensés aux blessés militaires dans les hôpitaux belges

Message par Peyrusse » 10 oct. 2017, 13:37

Brève histoire de l'organisation des soins dispensés aux blessés militaires dans les hôpitaux belges, après la dernière campagne napoléonienne (juin 1815).

Cet article magistral, rédigé par Edgar EVRARD fut publié la première fois dans la revue de l’Histoire des Sciences médicales en 1993 (Tome XXVII, n°1). Les chiffres entre parenthèses renvoient à la numérotation de la bibliographie se trouvant à la fin de cet article.
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La dernière campagne de Napoléon se déroula en Belgique en juin 1815. Elle ne dura que quatre jours.

L'armée française franchit la frontière, le 15 juin à l'aube. Le 16 juin, à Ligny, elle infligea une défaite aux Prussiens de Blücher. Le même jour, au carrefour des Quatre- Bras, le maréchal Ney livra une bataille indécise aux troupes britanniques et hollando-belges rassemblées en toute hâte par Wellington. Le 18 juin, près de Waterloo, à l'issue de neuf heures de furieux combats, l'armée française fut défaite par celle de Wellington, secondée par l'intervention progressive de deux Corps prussiens. Le soir du m ê m e jour, à Wavre, Grouchy attaquait le 3ème Corps prussien. Dans sa retraite, les jours suivants, il réussissait à ramener à Givet 1 000 de ses 1 800 blessés.

Sur le plan médical, - le seul qui nous occupe -, la campagne de Belgique est caractérisée par des pertes particulièrement élevées dans les deux camps.

Pour des effectifs globaux, légèrement inférieurs à 300 000 hommes, environ 89 000 hommes (29,7 % ) furent mis hors de combat : 23 700 tués et 65 300 blessés (1).
Pour ce qui concerne la bataille de Waterloo, si l'on se réfère aux sources les plus sérieuses, sur un total de 188 680 combattants, on compte 10 813 tués (5,73 % ) et 35 295 blessés (18,70 % ) (1) (2). Le pourcentage des pertes par rapport à l'ensemble des effectifs réellement engagés, s'élève donc à 24,43 %. Chez les Alliés, il est de 14,71 % et, chez les Français, de 40,57 %.
Pendant six mois au moins, une partie importante du territoire belge actuel fut le siège d'une activité médicale intense. Dans le langage du droit humanitaire d'aujourd'hui, certaines villes, notamment Bruxelles et Louvain, auraient mérité l'appellation de "ville sanitaire". Dans la rhétorique ampoulée de l'époque, la Belgique fut m ê m e appelée "la sœur de charité de l'Europe guerrière".
Selon quels principes, fut résolue, en 1815, une situation critique liée à l'afflux massif de blessés ? Pour répondre à cette question, que la plupart des historiens escamotent, je me propose de décrire, d'une manière très brève et très schématique les trois points suivants :

I. les moyens des services médicaux des belligérants, à partir du 19 juin 1815 ;

II. l'activité des hôpitaux de Belgique, durant le semestre consécutif à la bataille de Waterloo ;

III. l'esquisse d'un bilan général des mesures prises.
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I. Les moyens des services médicaux des belligérants à partir du 19 juin 1815.

a. Service de santé de l'armée de Wellington. Ce service est sous les ordres de l'Inspecteur général des hôpitaux James Robert Grant. Chez les Britanniques, théoriquement, les 224 chirurgiens et aides-chirurgiens attachés aux divisions des deux Corps et à la réserve générale doivent le 19 juin, suivre leurs unités dans leur marche vers la France. Il en est de m ê m e des 93 chirurgiens et aides-chirurgiens attachés aux trois divisions d'infanterie et aux deux brigades de cavalerie du Corps hollando-belge.
Seuls restent disponibles pour les soins des blessés les services de santé attachés à la base britannique et à la base de l'armée des Pays-Bas, en territoire belge.
La base britannique comporte 52 membres du Service médical, dont 16 chirurgiens, 3 médecins, 22 aides-chirurgiens d'hôpitaux, 7 pharmaciens et 4 comptables. Ils sont répartis dans cinq hôpitaux généraux, de 500 à 1 000 lits, que les Britanniques ont créés, à partir d'août 1814, le long des deux lignes de communication vers la Grande- Bretagne. Ils sont situés à Ostende, Bruges, Gand, Bruxelles et Anvers (3) (4).

Le service de santé territorial de l'armée du Royaume des Pays-Bas gère une base hospitalière importante sur ce même théâtre d'opérations. Le service de santé de l'armée hollando-belge est dirigé par l'Inspecteur général S. Brugmans, un médecin hygiéniste hollandais qui a fait ses preuves comme organisateur. Quand Louis Bonaparte était roi de Hollande, Napoléon l'avait nommé Inspecteur général du service de santé de l'armée des Pays-Bas. Le roi Guillaume d'Orange l'a confirmé dans cette fonction en novembre 1814. La zone constituée par la partie méridionale du Royaume des Pays-Bas, c'est-à-dire la Belgique actuelle, est d'une grande importance stratégique. Brugmans s'est attelé à y organiser trois lignes d'hôpitaux, en vue des futures hostilités qui, selon les plans des Alliés, devraient commencer le 1er juillet 1815. Les hôpitaux militaires de Bruxelles et Louvain, et les hôpitaux civils de Charleroi, Nivelles et Termonde qui seraient réquisitionnés en cas d'hostilités, constituent la 1ère ligne. La 2ème et la 3ème ligne sont situées plus au Nord, en Hollande (5) (6) (7) (8).
Les hôpitaux militaires de Namur, Liège et Maastricht ne relèvent plus du commandement de Brugmans. Ils sont occupés et dirigés par les Prussiens. Ceux de Gand et d'Anvers le sont par les Britanniques.

Au début de juin 1815, Brugmans a confié au 1er officier de santé François Kluyskens (1771-1843) la direction du Service de santé territorial des Provinces méridionales du Royaume des Pays-Bas. Ce service ne comprend que des Belges. Kluyskens, lui aussi est belge. Il est né à Alost. Ce chirurgien militaire chevronné a servi avec distinction successivement dans l'armée autrichienne puis dans l'armée française. En octobre 1814, il s'est rallié à sa nouvelle patrie, créée par le Congrès de Vienne. Il a été le chirurgien en chef de l'hôpital militaire de Gand. Dans l'exercice de ses nouvelles fonctions, il a décidé d'assumer personnellement la direction de l'hôpital militaire de Bruxelles. Celui-ci a une capacité de 500 lits. Le 15 juin 1815, son personnel comprend 5 chirurgiens-majors, 6 chirurgiens aides-majors etl8 sous-aides.

L'hôpital militaire de Louvain possède des effectifs chirurgicaux du même ordre de grandeur.

b. Service de santé de l'armée de Blücher. Dirigé par le chirurgien général Voelzke, il a copié l'organisation française dans ses quatre Corps d'armée. Mais à l'arrière de ceux-ci, il souffre d'une pénurie très grave en personnel chirurgical, le long des lignes de communication vers la Rhénanie. Il en résulte que tous les blessés prussiens, avant de pouvoir atteindre Liège ou Maastricht, seront soignés uniquement par les services de santé britannique et hollando-belge (9), à moins qu'ils ne soient recueillis par des hôpitaux civils. A Anvers, le chirurgien français Claude Louis Sommé, installé dans cette ville depuis qu'il a quitté le Corps de Santé de la Grande Armée en 1806, aura l'occasion d'en soigner beaucoup à l'hôpital civil Sainte- Elisabeth.

c. Service de santé de l'armée française. Il n'intervient évidemment pas dans l'organisation des soins conférés aux blessés hospitalisés en Belgique, à l'issue de la campagne de juin 1815. Une partie de ses membres a accompagné les unités en retraite vers Laon et Reims. Tel est le cas de Percy, chirurgien en chef de l'Armée du Nord. Les autres sont prisonniers à Bruxelles ou à Louvain. Tel est le sort de Dominique Larrey.

d. En conclusion de ces quelques données numériques, il est patent qu'à l'aube du 19 juin 1815, il existe une disproportion énorme entre les moyens des services de santé des vainqueurs et l'étendue des pertes dont les soins leur reviennent.

II. Les lendemains de Waterloo. Les soins dans les hôpitaux de Belgique.

Déjà le 17 juin, au lendemain de la bataille des Quatre-Bras, pendant que Wellington concentre ses forces sur la position défensive qu'il a choisie au sud de Waterloo, Grant ne demeure pas inactif. Pour parer aux besoins les plus urgents découlant des opérations engagées, il décide de compléter la base hospitalière britannique dont il assume la responsabilité.
Il fait réquisitionner par le quartier général de Wellington les deux grands hôpitaux civils de Bruxelles (hôpital Saint-Pierre et hôpital Saint-Jean). En outre, trois grandes casernes, vides de leurs unités depuis l'aube du 16 juin, sont aménagées pour recevoir les blessés.

Mais Grant et le quartier général britannique n'ont pas vu assez grand dans leurs prévisions en ce qui concerne les hôpitaux. Et surtout, le quartier-maître général Murray a sous-estimé ses besoins en moyens de transport. Dès le 19 juin, les convois organisés par les Britanniques et les Hollando-belges déversent dans les hôpitaux de Bruxelles le flot incessant des blessés amenés des Quatre-Bras et de Waterloo. Les Prussiens dirigent vers Louvain et Namur les blessés de Ligny, de Plancenoit et de Wavre. Les hôpitaux et casernes sont immédiatement saturés. La plupart des édifices publics et établissements religieux sont transformés en hôpitaux temporaires et sont rapidement encombrés.

A Bruxelles, l'élan charitable gagne tous les milieux. De nombreux bourgeois et même des gens de condition modeste transforment leurs maisons, leurs propriétés et leurs ateliers en ambulances. Des milliers de blessés sont ainsi hébergés par les habitants. Parmi eux, de nombreux blessés britanniques se font conduire directement dans les familles où ils ont été logés dans les semaines précédant le 16 juin. Bruxelles est véritablement devenue une "ville sanitaire".

Brugmans, venant de La Haye, arrive à Bruxelles dans la matinée du 19 juin. Immédiatement, il se concerte avec Grant. Kluyskens, qui est polyglotte et parle parfaitement l'anglais, est désigné pour assurer la liaison entre les services de santé alliés. Grant et Brugmans, d'un commun accord, prennent des mesures d'une importance capitale pour adapter leurs services respectifs aux besoins énormes et soudains créés par les événements. En quelques jours, ils mettent un point final à cette phase désordonnée.

Voici, dans le cadre de ce plan, constamment rajusté aux circonstances, quelques brefs détails sur les mesures fondamentales prises par Grant et Brugmans dans le domaine de leurs responsabilités respectives.

1. Tout d'abord, pour éviter le désordre, il importe de déterminer avec précision la répartition des responsabilités de chacun dans le commandement et le fonctionnement des grands hôpitaux dont l'ensemble constitue "le Grand Hôpital général de l'Armée". Il en va de même pour les nombreux hôpitaux temporaires. "Qui commande quoi ?" Tout cela se règle dans la netteté. Ainsi, le chirurgien britannique John Hennen dirige, à l'hôpital militaire, le personnel chirurgical britannique que Grant a attaché à cet établissement pour assurer le service avec le personnel militaire belge dépendant de Kluyskens. Mais c'est celui-ci qui demeure le chirurgien en chef de l'établissement. Les Britanniques se chargent de la totalité des soins à la caserne de la Maréchaussée transformée en hôpital et dans les quatre autres grands hôpitaux. Kluyskens est responsable du service chirurgical dans un grand hospice transformé en hôpital militaire et dans une corderie qui abrite un millier de blessés légers. Les blessés recueillis dans les maisons et propriétés des particuliers sont à charge du service hollando-belge relevant de Kluyskens. Y eut-il, dans la pratique, des conflits et des litiges entre les deux services de santé, dans une matière aussi délicate ? Il ne le semble pas. Je n'en ai trouvé aucune trace.

2. Le renforcement immédiat et important du personnel chirurgical constitue le deuxième problème qui doit recevoir une haute priorité.
Grant et Brugmans décident que leurs renforts seront concentrés uniquement sur Bruxelles. Cette ville devient le pivot de toute l'organisation médicale en Belgique. Puisque les Prussiens n'ont aucun renfort immédiatement disponible, l'expansion des hôpitaux de Louvain devient une responsabilité de Kluyskens.

Chez les Britanniques, les premières mesures de renfort sont éminemment pragmatiques. Au matin du 19 juin, John Gunning, le principal medical officer du 1er Corps, obtient de Wellington en personne l'autorisation de maintenir momentanément, à Waterloo et à Bruxelles, des chirurgiens attachés au 1er Corps et au quartier général de l'armée en dérogation des ordres de mouvement. John Hume, le chirurgien personnel de Wellington, demeure à Bruxelles, jusqu'au début de juillet.

Grant fait prendre par le quartier général les décisions suivantes sur les évacuations vers la Grande-Bretagne : dans les premiers temps, elles se feront en principe uniquement par Anvers, à l'exclusion d'Ostende. Les hôpitaux britanniques déployés à Ostende, Bruges et Gand n'ont plus qu'une activité réduite. Par conséquent, leur personnel rendu disponible est transféré à Bruxelles.
Enfin, Grant complète les mesures de renfort en demandant au chef du Département médical de l’amée à Londres, le chirurgien McGrigor, l'envoi immédiat en Belgique d'un nombre important de chirurgiens britanniques, militaires et civils. George Guthrie (1785-1856), le Larrey britannique, opère déjà à l'hôpital militaire de Bruxelles le 24 juin. D'autres chirurgiens britanniques renommés, comme Charles Bell et John Thomson, accourent immédiatement d'Edimbourg (3).

Chez les Belges, ce problème des renforts se résout par des mesures de nature différente, mais plus radicales dans leur exécution. Le 19 juin, Brugmans fait procéder à la réquisition immédiate des 63 élèves des écoles de médecine de Bruxelles et de Gand. Ils sont militarisés et deviennent des chirurgiens sous-aides majors.

Sont aussi réquisitionnés dans les départements où se situent Bruxelles et Anvers tous les chirurgiens et officiers de santé ayant effectué du service dans le Corps médical de la Grande Armée jusqu'en 1814. Ils sont rappelés dans le service de santé de l'armée des Pays-Bas avec un grade équivalent à celui qu'ils avaient dans le service de santé français. Résultat de cette mesure : le service de santé militaire territorial compte à Bruxelles un personnel six fois plus nombreux qu'auparavant : il dispose de 68 chirurgiens majors et chirurgiens aides-majors (5) (10).

3. C'est également par des mesures de réquisition que s'effectue la reconstitution des réserves de linge, pansements et médicaments.

4. Des dispositions bien coordonnées, visant à désengorger au plus vite les hôpitaux de Bruxelles et de Louvain, témoignent d'une politique constructive en ce domaine. A Bruxelles, on procède à la création de camps sous tentes, à l'édification de vastes baraques en bois dans les faubourgs, à la réquisition de nombreux édifices publics dans les communes périphériques. Dans la ligne de cette politique, le quartier général de Wellington, dès la 3e semaine de juin, fait pratiquer une forme de triage et commence à évacuer par péniches, vers Anvers, tous les patients britanniques et hanovriens, couchés ou opérés, qui sont en état de supporter le voyage.

Les blessés ambulants sont évacués par la route, avec des relais aux hôpitaux de Gand et de Malines. D'Anvers, l'évacuation vers l'Angleterre s'opère immédiatement sur une grande échelle. Sur les 9 528 blessés et 3 346 malades britanniques hospitalisés, le 20 juin, en Belgique, il ne reste plus à la fin du mois de juin que 5 000 de ceux-ci. L'évacuation de ces derniers prendra une année.
Les militaires hollandais sont évacués, dès que possible, par la route, en convois, vers les hôpitaux de Breda, Bois-le-Duc, et d'autres villes des Pays-Bas septentrionaux.

A Louvain, Kluyskens fait réquisitionner deux vastes abbayes désaffectées qui deviennent des dépendances de l'hôpital militaire, mais cela ne freine en rien la politique de dispersion orientée des blessés : en effet, entre le 16 juin et la mi-juillet, 10 000 blessés prussiens et de nombreux blessés français sont passés par l'hôpital militaire de Louvain, puis dirigés vers Liège, avec des relais à Tirlemont, Saint-Trond, Lierre, Tongres et d'autres bourgades pourvues d'hospices ou de couvents. Leurs médecins civils sont réquisitionnés.

5. Malgré les mesures de désengorgement des hôpitaux de Bruxelles, il faut aussi que Kluyskens s'occupe des milliers de blessés recueillis dans les habitations privées et les bâtiments publics. A cet effet, il répartit ses 68 chirurgiens majors et aides-majors et ses 90 sous-aides chirurgiens en 23 sections. Cinq d'entre elles restent en permanence à l'hôpital militaire. Les dix-huit autres sont distribuées dans les ambulances et s'occupent des soins dans les maisons privées. Dans la 3e semaine de juin, 4 156 blessés de diverses nationalités sont enregistrés, visités et soignés dans les maisons des particuliers.

La prévention des épidémies est un des soucis de Brugmans. Il fait afficher partout dans la ville des avis destinés à la population. Ce sont des recommandations très détaillées sur les soins à donner aux blessés : pansements humectés d'eau de Goulard en attendant la visite des chirurgiens et aides chirurgiens des sections itinérantes, conseils sur l'alimentation, la propreté du corps et du linge, la désinfection des chambres, etc. Brugmans impose aussi à l'autorité communale de prendre des mesures sévères de propreté et de nettoyage des rues et des lieux publics.

Pendant tout l'été 1815, où le temps fut très chaud, on n'eut à déplorer aucune épidémie grave ni dans les hôpitaux ni dans la population civile, fait remarquable pour l'époque.

6. A la fin de la première semaine de l'après-Waterloo, en raison de l'insuffisance du charroi, de nombreux blessés transportables sont encore hébergés dans des conditions très précaires dans les bourgades et villages avoisinant les champs de bataille. Dans leur majorité, il s'agit de blessés français. Fleury de Chaboulon, secrétaire de Napoléon pendant la campagne de juin 1815, a souligné les innombrables actes de dévouement de la population civile à l'égard des Français, en des termes qui méritent d'être rappelés :

"La perte des Français eût été plus considérable sans la généreuse sollicitude que leur témoignèrent les habitants de la Belgique. Après la victoire de Fleurus et de Ligny, ils accoururent sur le champ de bataille consoler les blessés et leur prodiguer des secours. (...). Ils enlevèrent nos pauvres Français des champs de bataille et leur offrirent un asile et tous les soins qui leur étaient nécessaires" (11).
Il en fut de même à Quatre-Bras, à Wavre et à Waterloo.

A mesure que les jours passent, les maires et les intendants signalent aux autorités des situations de plus en plus dramatiques dans les régions de Charleroi, Nivelles, Wavre et Genappe. Par une instruction datée du 28 juin, Brugmans crée une équipe itinérante, composée de dix chirurgiens aides-majors et d'un économe. Elle est placée sous les ordres du chirurgien de 2ème classe Louis Seutin. Celui-ci a servi comme chirurgien aide-major dans la Grande Armée en 1813. Il a participé aux batailles de Dresde et de Leipzig. Il a été remarqué par Larrey, qui dans ses mémoires en fait un vif éloge. Le 24 juin. 1815, Larrey, consigné à Louvain jusqu'alors, est autorisé, grâce aux démarches de Kluyskens, à se rendre à Bruxelles pendant 4 jours, pour y visiter les blessés français hospitalisés. Il rencontre Seutin à l'hôpital militaire. Il raconte cet épisode pathétique dans ses mémoires (12). Et, il continue : "Nous pratiquâmes ensemble un assez grand nombre d'opérations graves, telles que l'amputation du bras à l'épaule et autres plus ou moins difficiles qui furent généralement suivies de succès". C'est Seutin qui, dans l'équipe itinérante créée par Brugmans, est chargé d'effectuer les amputations et les autres opérations majeures qui sont nécessaires. L'équipe met bon ordre aux secours improvisés et prépare les évacuations en convois vers Bruxelles. La mission itinérante accomplit son travail pendant tout le mois de juillet 1815.

Le rapatriement des blessés.

Cette phase commença très tôt. Mention a été faite plus haut des dispositions prises par les Britanniques et les Hollando-Belges en ce qui concerne leurs ressortissants.
Les blessés français furent, pour la plupart, concentrés dans les hôpitaux de Bruxelles et de Louvain. Certains, principalement des officiers, furent envoyés en Angleterre : ce ne fut qu'une minorité. D'autres purent rejoindre directement la France au cours de l'automne 1815. Beaucoup suivirent la ligne d'évacuation prussienne vers la Rhénanie, mais ne dépassèrent pas les hôpitaux militaires de Liège et de Maastricht. Le couvent Sainte-Agathe à Liège fut transformé en hôpital des Français. Les derniers blessés français quittèrent Liège le 17 novembre 1815 pour regagner leur patrie.

Les blessés prussiens avaient été très largement dispersés après les batailles de Ligny et de Waterloo. Beaucoup, selon le hasard des convois, avaient été hospitalisés à Bruxelles, à Anvers et surtout à Louvain. Mais, on en trouvait aussi à Namur, à Gand et même dans les hôpitaux de La Haye, Leyde, Amsterdam. L'hôpital militaire de Liège fut un pivot d'une extrême importance dans les opérations de concentration et rapatriement des blessés prussiens. Les derniers quittèrent Liège en mars 1816.
III. Bilan général.

Je me bornerai à présenter quelques résultats globaux relatifs aux blessés britanniques qui purent atteindre les hôpitaux de l'agglomération bruxelloise. C'est la seule statistique précise et fiable dont j'ai pu disposer.

Sur un total de 9 528 blessés britanniques hospitalisés, 856 moururent de leurs blessures, soit un taux de mortalité de 9 %. En ce qui concerne les amputations, Ch. Bell mentionne qu'il a pratiqué 145 amputations primaires qui se soldèrent par 40 décès (27,2 % ) et 225 amputations secondaires qui aboutirent à 106 morts, soit un taux de mortalité de 47,1 %. Les fractures multiples du fémur ont constitué le problème le plus grave. Guthrie admet, à ce sujet, que les deux tiers de ces cas ont évolué vers la mort et qu'un sixième seulement de ces blessés survécurent avec un membre utile. Presque tous les cas dont les fractures se situaient dans la moitié supérieure du fémur moururent de septicémie et de choc (3).
Guthrie, qui a joué, à Bruxelles, un rôle que nous pourrions assimiler à celui d'un consultant en chirurgie d'armée, écrit qu'il est horrifié de constater combien les techniques chirurgicales de la traumatologie de guerre ont été oubliées depuis les leçons des campagnes du Portugal et d'Espagne, encore toutes proches. Le jugement qu'il porte sur certains de ses collègues qu'il vit à l'oeuvre à Bruxelles n'est guère flatteur. "Rien ne pourrait effacer les méfaits irréparables que l'insuffisance de soins médicaux a provoqués dans les quelques premiers jours après la bataille" (3). Un tel jugement n'a rien perdu de son actualité. Nil novi sub sole.

Kluyskens, quant à lui, a effectué 300 amputations. Mais nous ne disposons pas de statistiques précises sur les résultats. Il écrit, dans un rapport adressé à Brugmans, que les succès obtenus chez ses amputés et chez ses blessés atteints de fractures compliquées sont meilleurs que ceux des chirurgiens britanniques. A propos du tétanos, il n'en signale que huit cas chez ses blessés (14).

Les chirurgiens britanniques louent la propreté et l'aération des hôpitaux militaires de Bruxelles. Larrey, dans ses mémoires, est très élogieux sur la qualité du travail effectué par les chirurgiens militaires belges qu'il côtoya, au cours de sa captivité, dans les hôpitaux de Bruxelles et Louvain (12). Notre collègue historien, le médecin colonel J. Hassenforder, dans un de ses ouvrages sur l'histoire du service de santé militaire français, conclut ainsi le chapitre sur Waterloo : "Les blessés français de cette terrible bataille furent heureusement recueillis et soignés admirablement par les Belges, dans les hôpitaux de Bruxelles et Louvain" (13).

Telle est, brossée à larges traits, l'histoire de l'organisation des soins dans les villes belges, après la campagne de juin 1815.

On a beaucoup écrit sur la bataille de Waterloo, mais très peu sur les médecins et chirurgiens militaires qui organisèrent et prodiguèrent les soins pendant les quelques mois extrêmement difficiles qui suivirent la campagne.

Les rares historiens militaires qui consacrent quelques alinéas ou, tout au plus, quelques pages aux blessés soignés dans les hôpitaux, soulignent surtout la générosité de la population civile et le zèle des comités de dames. Les journaux de l'époque évoquent longuement les paroles aimables, les boissons, les friandises, les fruits, le linge que distribuent ces dévouées personnes de la haute société bruxelloise. Ils rapportent aussi les remerciements conventionnels hyperboliques que leur adressent Wellington et des ambassadeurs, émus par la sollicitude de Bruxelles vis-à-vis des victimes de Waterloo. Ces historiens et journalistes demeurent très discrets ou muets sur les activités des services de santé militaires. Ils contribuent ainsi à l'émergence d'une vision radicalement fausse sur le rôle des acteurs véritables dans l'organisation et la dispensation des soins aux blessés. De nos jours, on parlerait de désinformation. L'accessoire, si estimable qu'il soit, ne doit pas cacher l'essentiel. Quelques détails pathétiques ou pittoresques, propres à alimenter les légendes populaires et les morceaux de bravoure d'une grandiloquence toute romantique, ne doivent pas voiler une austère réalité, infiniment plus complexe. C'est celle qu'établissent les comptes rendus officiels, les rapports des exécutants, les mémoires de chirurgiens éminents qui décrivirent ce qu'ils firent et ce qu'ils virent, tels Guthrie, Hennen, Bell, Thomson, Larrey, Kluyskens, Seutin. C'est par eux qu'il est possible d'obtenir une vue d'ensemble objective, ramenée à ses grandes lignes et exempte de chauvinisme, sur l'organisation édifiée par Grant, Brugmans et Kluyskens en juin 1815 (15).

Dans cette reconstitution de la vérité historique, les services de santé militaires reprennent leur place primordiale. L'organisation qu'ils bâtirent et firent fonctionner révèle d'indéniables insuffisances. Mais, on ne peut contester qu'elle réussit à maintenir une parfaite coordination entre alliés - oeuvre éminemment difficile - et qu'elle fut empreinte de réalisme, de sang-froid et de fermeté. Son efficacité doit être appréciée selon les normes de l'époque.

A défaut de reconstituer dans sa totalité cette structure de soins, édifiée à la hâte pour secourir un énorme afflux de blessés, son approche objective et impartiale est déjà suffisamment riche pour en extraire certaines leçons, celles qui demeurent marquées d'une vertu de permanence et que l'on doit parfois relire et réapprendre, tant elles s'oublient vite, après chaque guerre.

Celles relatives aux pertes massives de la campagne de juin 1815 sont précisément de cette classe. C'est sans doute une des fonctions utiles, dévolues à l'histoire de la médecine.

Edgar EVRARD.
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Bibliographie.
(1) FLEISCHMAN, Th et AERTS, W., Bruxelles pendant la bataille de Waterloo, Bruxelles, 1955.
(2) BERNARD, H., Le duc de Wellington et la Belgique, Bruxelles, 1975.
(3) CANTLIE, H., A history of the Army Médical Department, Edimbourg, Londres, vol. I, 1974.
(4) EVRARD, E., Chirurgiens militaires britanniques à la bataille de Waterloo et dans les hôpitaux de Bruxelles en juin 1815, Revue belge d'Histoire militaire, n° XXIV-5, mars 1981, pp. 425- 464.
(5) ROMEYN , D.., Onze militair-geneeskundig dienst voor honderd jaren en daaromtrent, Haarlem, 1913.
Cet ouvrage contient dans son intégralité l'important rapport de Scheltema : Berigt van de geneeskundige dienst by de Armée van Zyne Majesteit den Koning der Nederlanden, by en na de veldslagen op den 16 en 18 juni 1815.
(6) EVRARD, E., Le service de santé militaire hollando-belge à la bataille de Waterloo et dans les hôpitaux de Bruxelles en juin 1815, Revue belge d'Histoire militaire, n° XXV-1, mars 1983, pp. 61-69.
(7) DE BAS, F. et T’SERCLAES DE WOMMERSON , J., La campagne de 1815 aux Pays-Bas, d'après les rapports officiels néerlandais, 1909, tome IL
(8) Van DOMMELEN , G., Geschiedenis der militair-geneeskundige dienst in Nederland, Nymegen, 1857.
(9) AERTS, W., Opérations de l'armée prussienne du Bas-Rhin pendant la campagne de Belgique en 1815, depuis la bataille de Ligny jusqu'à l'entrée en France des troupes prussiennes, Bruxelles, 1908.
(10) VELS-HEYN, Glorie zonder helden. De slag by Waterloo : waarheed en légende, Amsterdam, 1974.
(11) FLEURY DE CHABOULON, Mémoire pour servir à l'histoire de la vie privée, du retour et du règne de Napoléon en mars 1815, tome II, p 160.
(12) LARREY, D., Relation médicale de campagnes et voyages de 1815 à 1840, Paris, 1841, pp. 15-16.
(13) HASSENFORDER, J., Le service de santé militaire pendant la Révolution et l'Empire, p 170, in : Le Service de Santé militaire, de ses origines à nos jours, par J. des Cilleuls, J. Pesme, J. Hassenforder et G. Hugonot, Edition SPEI, Paris, 1961.
(14) KLUYSKENS, H., Exposé des principaux cas de chirurgie, observés après la bataille de Waterloo dans les hôpitaux de Bruxelles, Annales de la Société de Médecine de Gand, 1856, pp. 249-268.
(15) EVRARD, E., BRUYLANTS, P., De CALLATAY, Ph., LOGIE, J., et PIRENNE, J.-H., Waterloo 1815. L'Europe face à Napoléon, Bruxelles, Edité par le Crédit Communal de Belgique, Voir : Chapitre X. Les pertes humaines (pp. 143-164).

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Re: Malheureux blessés !

Message par Mathieu Dampierre » 10 oct. 2017, 14:48

Malheureusement je ne puis me souvenir où j'ai lu le nom de " Bijou ", et ne disposant pas de ma bibliothèque ici, je ne peux en vérifier l'authenticité de cette information...
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Re: Malheureux blessés !

Message par L'âne » 10 oct. 2017, 19:31

Mathieu Dampierre a écrit :
10 oct. 2017, 14:48
Malheureusement je ne puis me souvenir où j'ai lu le nom de " Bijou ", et ne disposant pas de ma bibliothèque ici, je ne peux en vérifier l'authenticité de cette information...
Pas de souci. Nous finirons par avoir le fin mot de l'histoire...
Aurea mediocritas

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Re: Malheureux blessés !

Message par L'âne » 10 oct. 2017, 20:25

Joker a écrit :
09 oct. 2017, 19:01
Si j'en juge par ce lien Wikipedia, point de Bijou dans les écuries impériales :
Il manque pas mal de chevaux dans cette liste. Je n'y vois pas figurer Désirée la jument "blanche" ce qui était assez rare car Napoléon montait presque exclusivement des gris. N'y figure pas non plus L'ingénue, qui reconnaissait l'Empereur et qui s'en approchait dès qu'il sifflait.
Je crois me souvenir que pas moins de 1 500 chevaux ont été répertoriés.
Aurea mediocritas

Peyrusse

Tours, dépôt général des blessés de la Grande Armée (2 février-14 avril 1814).

Message par Peyrusse » 16 oct. 2017, 16:26

Cette étude, fut publiée la première fois en 1934, dans le « Bulletin trimestrielle de la Société Archéologique de Touraine ». Son auteur Raoul Mercier, était à l'époque, Professeur à l’Ecole Militaire de Tours. Je crois savoir qu'elle a fait l'objet d'un tiré à part en 1935.
------------------
Le choix de Tours comme dépôt général des blessés de la Grande Armée de la Grande Armée, en 1814, marque une des heures les plus graves de notre histoire nationale : il mérite, à ce titre, d'être exhumé de l'oubli. Le premier ordre d'évacuation date du 26 janvier 1814, mais l'exécution ne commence que quelques jours près. Le 2 février 1814, le général Bonnard, commandant la 22ème division militaire, reçoit une lettre de Son Excellence le ministre de la Guerre [général Clarke], l'informant que des ordres sont donnés pour diriger sur Tours les militaires malades évacués de la Grande Armée. Une autre lettre, datée également du 1er février, adressée, celle-ci, par le ministre, directeur de l’administration de la guerre [comte Daru] au comte de Kergariou, préfet d'Indre-et-Loire, précise que 2500 malades ou blessés vont être évacués sur les hôpitaux de Tours et d'Amboise. Cette nouvelle aussi sensationnelle qu'alarmante trouve son explication dans les défaites qui marquent le début de la campagne de France, commencée le 25 janvier par les Alliés: elle est la conséquence de l'invasion. Dès le 3 février, le préfet répond : « Je supplie Votre Excellence de renoncer à établir dans mon département aucun dépôt de malades. » Il fait valoir, en effet, que l'Indre-et-Loire abrite déjà près de 6000 prisonniers et que le passage de la division Laval vient d'exiger 543 voitures et 2200 chevaux. Il fait remarquer enfin que, les blessés arrivant par la Loire, le dépôt peut aussi bien être fixé à Orléans et Blois qu'à Saumur, Angers et Nantes. Après avoir reçu l'ordre, il attend le contre-ordre de l'Empereur qui date du 3 février. Mais les événements se précipitent : le 9 février, 1 400 malades sont dirigés par Étampes sur Orléans et Tours. Une seconde évacuation, d'environ 2 000 malades, doit suivre et le trop plein des hôpitaux d'Orléans et de Blois refluera sur Amboise et Tours.

Plan d'Évacuation.

La ligne d'évacuation, fixée le 3 mars, dirige les malades de Troyes, par Montargis, sur Orléans: les évacuations sont réglées à Paris par le commissaire ordonnateur des guerres Mazeau, chargé du service des hôpitaux militaires. Les premiers convois, annoncés le 26 janvier, doivent provenir des lère , 2ème et 18ème divisions militaires. Les directives portent que les blessés et malades seront évacués par voie fluviale, avec embarquement à Orléans et débarquement à Tours. Les bateaux sont des de l'eau, à la vitesse moyenne de 3 kilomètres à l'heure; ils peuvent ainsi parcourir le trajet en 4 jours de 10 heures de navigation. Chaque bateau réquisitionné est garni de paille et couvert d'une toile, de manière à protéger les blessés contre les intempéries. D'ailleurs de nombreux blessés échappent à ce courantd'évacuation, comme l'établit cette note de la supérieure1 des religieuses de la Présentation à Toury : « Les routes de plusieurs départements étant interdites, tous les blessés nous arrivaient à Toury par différentes voies et jusqu'à 80 à la fois. Nous les pansions, nous leur donnions à manger et, après les avoir bien soignés, on les remettait en voiture. Nous n'avions que deux religieuses ; personne ne voulait nous aider. »

Plan d'Hospitalisation.

L'hôpital de Tours, qui dispose d'environ 500 lits (dont 300 pour les incurables, 40 pour les militaires, 65 pour les malades civils et le reste pour les orphelins), est fort peu préparé à son nouveau rôle, puisqu'un rapport du commissaire des guerres vient d'établir que « l'hospice se trouve dans un dénuement qui compromet éminemment le service ». Son budget annuel s'élève à 125 720 francs pour les recettes et à 232400 francs pour les dépenses, d'où un déficit de 106685 francs. Il lui est encore dû 8166 francs pour des journées militaires, accumulées depuis 1808, et les fournisseurs n'acceptent de soumissionner qu'à la condition d'être payés comptant.

Un premier plan d'hospitalisation, établi par ordre du préfet, prévoit :

1° pour Tours : hôpital général de Tours 200 places
la grande caserne 480 places
l'ancien Hôtel-Dieu 120 places
caserne de Marmoutier 300 places
dépôt de mendicité 200 places
bureau de bienfaisance, attenant au précédent 20 places
ancienne église des Carmélites 80 places
église des Carmes 200 places
maison Mitton (à louer) 60 places

Total. 1660 places.

2° pour Amboise, au lieu des 14 lits actuels :
hospice d'Amboise 100 places
ancien couvent des Minimes 100 places
Total. 200 places.

Dès le 2 février, la commission administrative de l'hôpital, présidée par le baron Deslandes, maire de Tours, décide d'augmenter la capacité hospitalière par l'adjonction de deux succursales installées, lune au Plessis-lès-Tours, et l'autre à la maison de Saint- François. Ayant, à partir du 20 février, constitué un bureau qui siège en permanence, elle déclare en outre que les 800 lits installés dans l'hôpital général de la Charité seront exclusivement réservés aux soldats. L'archevêque de Tours s'empresse de désigner un
aumônier pour chacune des succursales hospitalières qui vont s'ouvrir.

Equipement de l'hôpital général de la Charité.

La transformation de l'hôpital général de la Charité en hôpital militaire nécessite une série d'évacuations préalables qui peuvent se résumer ainsi :
1° Envoi des incurables dans les communes de leur ancien domicile ou dans celles de leur naissance;
2° Transport des enfants trouvés et orphelins pauvres aux environs de Tours, chez des habitants aisés;
3° Transfert des malades civils à l'hospice Saint- Clément, sis 14, rue de l'Hospitalité, dans l'ancienne infirmerie des prisons sous la révolution (23 février- 31 mai 1814).
Le personnel médical est recruté sur place : il est renforcé par 7 aides-majors réquisitionnés dans le département et par l'envoi, le 24 mars, de 12 chirurgiens sous-aides-majors. Les ressources financières sont fournies par une imposition extraordinaire de 270713 francs, payable dans un délai de trois jours. Mais la taxe d'un franc par habitant, prélevée dans le département, n'ayant pu être récupérée sur tous, le déficit est réparti, le 31 mars, « sur les habitants les plus facultueux » : à ce titre, le pharmacien Chambert se trouve à nouveau imposé pour 70 francs. Dès le 10 février, une première réquisition de linge et d'effets est adressée aux habitants. Le sieur Salmon Champoiseau, « qui a feint d'y satisfaire, » est informé « qu'il logera chez lui et non à l'auberge quatre militaires blessés qui seront nourris, chauffés, éclairés, blanchis, servis et soignés jusqu'au jour de leur exeat, sauf à lui de fournir :

une couverture bonne ou 15 francs en argent.
4 draps recevables ou 30 francs en argent
6 chemises neuves ou 27 francs en argent.
6 tabliers d'infirmiers ou 9 francs en argent.
6 torchons neufs ou 6 francs en argent
8 kilogr. de linges à pansements »
4 kilogr. de charpie » »
Une seconde réquisition, faite le 10 avril, impose 5 kilogrammes de grands linges à pansements pour chaque habitant du département. Les achats se multiplient, à la même cadence accélérée.
On acquiert, en autres choses :
200 couchettes de 3 pieds, à 9 fr. 50 l'une;
400 couchettes brutes de 4 pieds de largeur;
100 pièces de toile jaune commune aux 4 quarts pour
draps, à raison de 1 fr. 85 l'aune ;
100 pièces de toiles de brins pour chemises, à 1 fr. 95 l'aune; 300 kilogr. de chandelle à 150 francs le cent;
2 pièces d'eau-de-vie, tant pour les besoins de la pharmacie que pour distribuer aux infirmiers le matin et dans le vin aux malades (mesure souvent ordonnée par MM. les officiers de santé).

Le service de santé de l'hôpital est ainsi organisé :

Charles Varin, médecin en chef (décédé en septembre 1814);
J.-B. Duchesne-Duperron, médecin suppléant;
Pierre Lecamus, deuxième médecin suppléant;
Vincent Gouraud, chirurgien en chef;
Pierre Mignot, chirurgien suppléant;
3 aides-majors : Chatelain, d'Azay-le-Rideau ;
Rougé, d'Amboise;
Beaumont, de Luynes;
12 élèves en chirurgie.

Le service de la pharmacie centrale est assuré par le pharmacien en chef, Parmentier. Lorsque ce dernier se trouve débordé, le maire réquisitionne, le 24 avril 1814, « les élèves en pharmacie demeurant ou travaillant de leur profession chez les pharmaciens de la ville de Tours. En cas de maladie ou d'empêchement légitime de la part desdits élèves, ils seront suppléés par les maîtres-pharmaciens eux-mêmes. » Parmentier est aidé dans ses fonctions par:

2 pharmaciens aides-majors : Durand ;Pivet;
6 pharmaciens sous-aides-majors : Riverin;Dehogues;Violette;
Revel; Jamimier.

Il dispose encore de 7 aides pour les diverses annexes; parmi eux figurent Thibaut, de Loches, et Delahayes, de Bléré.
La répartition des malades et des blessés, faite d'accord avec le service de santé, réserve à l'hôpital général « le triage et l'enregistrement sur les états de population ainsi que l'hospitalisation des malades non contagieux ».

I-Succursale du Plessis (mars-9 mai).

L'ouverture d'une succursale hospitalière au Plessis-lez-Tours, pour employer le langage de l'époque, est envisagée dans le plan d'hospitalisation esquissé le 2 février. A cet effet, le château du Plessis-lez-Tours est loué au sieur Cormery : il est réservé aux prisonniers malades, aux galeux et aux vénériens. Il est agrandi par la construction d'un hangar de 8200 francs et par le montage de deux tentes dans le parc. Dans une maison voisine, louée 45 francs par trimestre, s'installent le sous-directeur, l'aide-major et les élèves.
Le service médical en est confié à :

Félix Herpin, docteur en médecine;
Pimparé, aide-major;
3 chirurgiens allemands, prisonniers à Restigné;
1 officier de santé russe;
4 élèves en chirurgie.

Mais, lorsque Herpin est atteint par l'épidémie, il est remplacé, à dater du 27 mars, pendant 43 jours, par Jean-Baptiste Pipelet, docteur en chirurgie. Celui-ci, ancien chirurgien herniaire de la famille royale, ancien chirurgien du Roy au Châtelet de Paris, a, du fait de la Révolution, perdu toutes ses charges : en 1811, il est venu se fixer à Tours, où il assure les modestes fonctions de suppléant du médecin préposé aux inhumations. Se voyant obligé de réclamer ses honoraires pour son remplacement a, il déclare « qu'il en aurait fait don si des circonstances malheureuses ne l'avaient réduit à une très modique fortune qui lui est insuffisante pour soutenir une famille de douze personnes ». Dans le rapport de Fournier, la gestion de cette succursale de Plessis-lez-Tours est ainsi appréciée : « La commission administrative, vu la nature même de cet établissement, l'espèce de malades qui y ont été reçus, l'incommodité du local et la difficulté d'y exercer une surveillance exacte et convenable, arrête : Les comptes de gestion du sieur Taillandier, sous-directeur, sont arrêtés et le dit Taillandier en demeure définitivement chargé. » Bien que les archives de l'hospice général n'en fassent pas mention, les annexes établies :

1° à la Rabaterie, dans l'ancien manoir d'Olivier-le-Daim;
2° dans l'ancien prieuré de Saint-Éloi;
3° dans l'église prieurale de Sainte-Anne;

40 dans la manufacture de M. Roze et dans quelques granges avoisinantes, paraissent avoir été gérées par la succursale du Plessis.

II. -Succursale de Saint-François (9 mars-16 avril).

La succursale hospitalière de Saint-François est installée dans un domaine appartenant au directeur du petit séminaire ; elle est réservée aux blessés légers et aux fiévreux convalescents. Elle compte jusqu'à 170 hospitalisés.

Le service de santé est assuré par :

Louis René Leclerc, docteur en médecine ;
4 aides-majors : Sourzac, de Tours;
l'Ecuyer, de Joué;
A. Orye, de Bourgueil;
Delanoue, de Bourgueil;
4 élèves en chirurgie.

En dépit de la pénurie d'infirmiers, le fonctionnement ne donne lieu à aucune observation; aussi, le rapport de gestion conclut-il favorablement :

« Le sieur Delbourg, sous-directeur, a géré avec économie et fait preuve des meilleures intentions, en raison des circonstances dans lesquelles la gestion lui a été confiée. En conséquence, le compte de cette succursale est déclaré clos. » L'aide-major Sourzac, dans une lettre adressée au sous-préfet, auditeur à Tours, fournit des détails curieux sur le rendement de cette annexe : soignant surtout des blessés et des fiévreux convalescents, il s'attribue, sans modestie, un succès thérapeutique dû plutôt à la spécialisation de son service (18 mars 1814) : « Je me suis présenté plusieurs fois chez vous sans avoir eu l'avantage de vous voir, pour vous entretenir de l'hôpital de Saint-François, au soin duquel vous m'avez commis: avec beaucoup de peine, je suis parvenu à y établir de l'ordre et la plus grande propreté, sans laquelle tous mes soins pour les malades eussent été nuls. 80 individus ont été atteints d'une fièvre continue à mauvais caractères et qui s'est montrée avec tous les symptômes de malignité. Je fais usage d'une poudre tempérante, laxative et fébrifuge et très économique, je l'ai toujours employée avec un succès étonnant dans les divers hôpitaux militaires dont j'ai été chargé. Je n'ai perdu que 4 hommes sur 200 que j'ai reçus dans la dite : un poitrinaire, un autre d'épanchement au cerveau, un de mort subite et l'autre d'une fièvre lente. J'ai envoyé ce matin 29 hommes à l'hôpital des récolais presque guéris de leur blessure; j'ai donné 8 exeat et sous peu de jours j'aurai 60 hommes en état de sortir. Je ne suis point dissipateur : une demie livre de charpie suffit actuellement pour le pansement de 120 blessés; je suis à proportion aussi économe dans toutes mes prescriptions, tant pour le régime de vie que dans mes formules et médicaments; ce qui épargnera à l'administration une somme très conséquente sur la totalité. Mes visites sont un peu longues, je brave le danger; mais il est essentiel d'examiner chaque malade avec l'attention nécessaire, pour saisir toutes les indications et circonstances, prescrire ce qui convient à chaque cas particulier. « J'ai cru devoir vous soumettre cet aperçu pour vous assurer le zèle que je ne cessais d'employer pour répondre à la confiance dont vous m'avez honoré, et je vous prie de me croire avec tout le respect que je vous dois. J'ai l'honneur. « Votre très humble serviteur
« Sourzac. »

Ce monument, que Sourzac élève à sa gloire, lui vaut d'être nommé ultérieurement médecin du dépôt de mendicité.

III. — Succursale des Récollets (11 mars-14 avril).

La succursale des Récollets s'installe, le 11 mars 1814, dans le dépôt de mendicité qui vient d'être ouvert, pour 250 individus, dans l'ancien couvent des Récollets. L'administration en est laissée au directeur du dépôt, Godefroy d'Hosbert.

Le service médical est confié à :

Antheaume, chirurgien major;
Norbert, d'Amboise, médecin ;
Rouillé, de Tours, aide-major;
4 élèves en chirurgie;
2 élèves en pharmacie.

Dans ce service réservé aux blessés, le nombre moyen des hospitalisés est de 147, avec un total de 6782 journées. La vérification des dépenses, faite le 10 juin 1814, donne lieu à de regrettables constatations. Le déficit constaté s'élève, en effet, à 2425 livres pour la viande, à 81 douzaines pour les œufs, à 471 litres pour le vin; il n'est pas moindre pour le linge, les pansements et les effets mobiliers. Aussi, la commission administrative transmet-elle ce rapport au préfet, en le priant « de vouloir prendre en considération les intérêts de l'hospice évidemment lésés dans cette gestion ».

IV. -Autres succursales.

Les registres de délibération de la commission administrative de l'hôpital général de la Charité mentionnent encore, comme autres succursales, la maison de l'Orangerie, à Saint-Symphorien, où 5 prisonniers décèdent les 15 et 16 mars 1814. Ils restent muets sur l'occupation de l'ancien couvent de Marmoutier, où 32 prisonniers succombent du 17 au 29 mars, et sur celle de l'ancien couvent de Beaumont-lès-Tours.

L'épidémie de typhus.

L'opinion publique tourangelle est déjà inquiétée par les mauvaises nouvelles de la guerre, telles que le pillage de Lons-le-Saulnier le 22 janvier, par les Cosaques, « qui violent les femmes dans la rue, en plein midi; » l'apparition de 1500 ennemis à deux lieues d'Orléans, le 18 février; la découverte de déserteurs dans les bois de Limeray, le 28 février; la bataille sous Paris, le 30 mars. Elle est encore plus douloureusement émue par la nouvelle d'un mal mystérieux qui emporte civils et soldats de la garnison. La mortalité militaire, enregistrée
pour l'hôpital général et ses succursales, atteint en :

SOLDATS FRANÇAIS PRISONNIERS DE GUERRE
Mars 106 83
+ quelques inconnus
Avril 285 102
Mai 94 9
Juin 58 6

En réalité, la mortalité générale militaire s'élève à 860, sur un total d'environ 7000 soldats évacués sur Tours au cours de l'année 1814. La journée la plus critique de l'épidémie est le 4 avril, où 31 soldats français et 64 prisonniers succombent; le 12 avril on enregistre encore 45 décès de soldats français et 8 de prisonniers. Il est vrai que, le lendemain, le Journal d'Indre-et- Loire annonce, comme nouvelle réconfortante, « le Te Deum, chanté dimanche dernier pour célébrer l'heureuse révolution qui rend aux Français, avec leur souverain légitime, la paix et le bonheur si durement acquis par 25 années de souffrances. » En dépit du peu de précision des statistiques mortuaires, on constate chez les Français 278 morts de fièvre, pour 103 morts de blessure et 3 morts de gale; chez les prisonniers, au contraire, la mortalité par blessure est intime. Parmi les victimes françaises, toutes les armes participent au sacrifice : on y voit même figurer quelques conscrits, dont les blessures mortelles n'ont pas suffi à faire de vrais combattants, et aussi trois réfractaires. Dans les décès de prisonniers, les plus nombreux sont ceux des Autrichiens, puis des Anglais, des Bavarois et des Prussiens. On enregistre même la mort d'un prisonnier anglais de marque, le contre-amiral Thomas Rogers, décédé chez l'habitant. Le personnel médical et infirmier, durement frappé par l'épidémie, compte 18 décès. Deux médecins affectés au Plessis (dont l'aide-major Beaumont, de Luynes), un pharmacien, 2 élèves en médecine, une religieuse, 11 infirmiers, 2 infirmières et un sacristain meurent. Un grand nombre d'autres, parmi lesquels le docteur Herpin et l'étudiant en médecine Urson, sont atteints, mais guérissent lentement. Parmi les victimes indirectes de l'épidémie, figure encore le médecin-chef Varin, qui, épuisé par le surmenage, ne tarde pas à succomber à une « phthisie pulmonaire», les mesures d' hygiène, réclamées par le chirurgien en chef, sont les suivantes :

« Tenir toujours le plancher des salles couvert d'une couche de sable et la renouveler chaque jour. Enlèvement immédiat, dans les salles, des substances animales et gangrénées, c'est-à-dire linges et pansements. Substitution de la balle d’avoine à la paille. Remplacement des couvertures et capotes de laine par des toiles, car il est reconnu comme vérité physique que la laine est plus susceptible que toile de s'imprégner des gaz dangereux qui peuvent régner dans les salles. Réunion des infirmiers ans une salle particulière la nuit. Enlèvement chaque jour des cadavres dans l'ensevelissoir. Exposition des dépouilles des malades et des morts aux fumigations de l'acide muriatique oxygéné, préalablement à tout lavage. Lavage à l'eau de chaux des baquets, pots de nuit et autres ustensiles à l'usage des malades. Fumigation des salles ou d'y suppléer en y tenant habituellement des vases remplis d'acide muriatique oxygéné. Usage de lits simples pour les contagieux. Usage de lotions vinaigrées et camphrées pour les prisonniers malades. » Le 26 mars 1814 est promulgué un Règlement pour les bandes et linges pansement: « Le linge sale sera jeté dans des baquets pour y tremper 24 heures dans l'eau mêlée d'une quantité légère de chaux que se charge de déterminer M. le pharmacien en chef. Le détrempage du linge par l'eau de chaux, et celle du guéage à la suite, auront lieu sur le bord du Cher, à l'effet de quoi y seront placés lesdits baquets avec couverts fermant à cadenas. Il n'appartient qu'au chirurgien en chef de décider que tel linge ou tel vêtement devra être enfoui ou brûlé, la quantité en sera mentionnée au registre de la lingerie. » Toutes ces prescriptions sont rationnelles, si on admet la contagion directe du typhus; elles restent cependant inopérantes, parce qu'elles ne s'adressent pas au pou qu'alors on ne sait pas être le seul agent contaminant. Le service des inhumations est bientôt embouteillé à son tour. « L'achat d'un cheval pour le transport des cadavres au cimetière » et « le versement à l'aumônier d'une indemnité de 3 francs par jour pour le prêtre qui vient l'aider dans ses pénibles fonctions », ne suffisent pas à rétablir l'ordre. On organise un convoi bi-quotidien de tombereaux pour conduire les morts au Menneton, choisi comme cimetière. C'est là que, collégien, j'ai pu ramasser quelques uns des ossements de ces morts, insuffisamment ensevelis. En dépit des précautions prises « pour ne placer des militaires chez des particuliers en ville, sans avoir vérifié s'ils ne portent en eux-mêmes le germe de maladies contagieuses », l'épidémie gagne la population civile et y cause environ 812 décès, dont 160 hospitaliers. L'autorité militaire s'émeut d'un pareil désastre et envoie le baron Dominique Larrey, chirurgien de la Grande Armée, faire une enquête sur place : c'est vraisemblablement à la demande de ce dernier que le Dépôt général des blessés des armées est transféré de Tours à Saumur, le 14 avril 1814. Le refus des troupes de Tours de prêter serment au roi et de prendre la cocarde blanche explique peut-être aussi la hâte que met le ministre de la Guerre à « licencier les officiers de santé militaires employés dans les hospices civils de cette place, à compter du 16 juin 1814». Le silence médical s'est fait sur celte épidémie qui a triplé le nombre annuel des morts à Tours: c'est, sans doute, à la demande de l'autorité que la Société médicale d'Indre-et-Loire n'a point discuté un aussi copieux recueil de faits cliniques. Bien qu'un de mes prédécesseurs dans la chaire de clinique médicale, le docteur Charcellay , en ait fait le thème de son discours à la séance de rentrée de l'École de Médecine, le 18 novembre 1852, des documents nouveaux m'ont permis de compléter et de rectifier ses notes et aussi d'expliquer la marche de la maladie. Les deux plus récentes épidémies régionales de typhus sont celles de la prison de Loches, en 1804, décrite par Laferrière et Girardin, sous le nom de fièvre carcéraire, et de la prison d'Argenton-sur- Creuse, mentionnée par Rochoux (1811). L'épidémie de Tours de 1814 est contemporaine de celle qui sévit à Paris dans les salles de Dupuytren à l'Hôtel-Dieu : comme cette dernière, elle paraît avoir été apportée d'Allemagne où, en 1813, le typhus règne aussi bien à Berlin qu'à Dantzig. Une Instruction sur le typhus (fièvre des camps, fièvre des hôpitaux, fièvre des prisons), publiée le 27 janvier 1814, par le ministère de l'Intérieur, résume les notions recueillies tant à Coblentz que dans les départements du Nord-Est. « Le typhus, qui peut naître spontanément, donne un exanthème le quatrième jour; dans sa seconde période, qui commence le huitième jour, se manifestent des signes ataxiques et dans sa troisième période, après le quatorzième jour, se montrent des signes adynamiques. » Le meilleur moyen de détruire les miasmes délétères et contagieux consiste en fumigations d'acide muriatique oxygéné (formule de Guyton-Morveau) :

Muriate de soude (sel commun) 90 grammes (3 onces);
Oxyde noir de manganèse 7 grammes (2 gros).
Placer sur un réchaud allumé et verser dessus :
Acide sulfurique 60 grammes (3 onces).

Les précautions à prendre pour les officiers de Santé sont les suivantes : « Faire une fumigation avant de commencer leur visite; ensuite : 1° ils couvriront leurs habits d'un tablier ou d'une casaque de toile; ils relèveront un peu les manches de leurs habits; ils auront l'attention de ne point toucher les malades avec des mains froides et encore moins avec des mains en sueur; ils frotteront leurs mains avec de la poudre de stéatite (craie de Briançon) ou de lycopodium; ils auront soin de n'entrer à l'hôpital qu'après avoir pris un bouillon, une tasse de thé ou de café; après la visite, ils se laveront les mains et la bouche avec de l'eau légèrement acidulée. » Les conclusions ultérieures de Charcellay déclarant le typhus « maladie zymotique, reconnaissant pour cause essentielle un miasme particulier, un ferment sui generis, produit par l'encombrement et la viciation de l'air , demeurent elles aussi controuvées ; car, d'après les recherches récentes de Ch. Nicolle, le pou joue un rôle exclusif dans la transmission du typhus. La biologie du pou explique aussi l'apparition saisonnière de la maladie parce que « la pullulation de ce dernier s'effectue pendant les mois froids de l'année et s'atténue au moment des chaleurs».

Nous devons, à ce propos, conserver pieusement les noms de ceux qui, à des titres divers, ont combattu l'épidémie. Ce sont, sous la présidence du baron Deslandes, maire, les administrateurs de l'hôpital : Viot- Olivier et Fournier, vice-présidents, Suzeau, Cartier- Rose, Briant et Proust. Quant à Bernard-François Balzac , le père d'Honoré, il est démissionnaire dès le 2 février, « attendu son séjour à Paris, dont il ignore le terme. » Ce sont encore: les médecins sus-nommés, les 40 élèves en médecine et en pharmacie, les 30 religieuses de la Présentation et les 115 infirmiers, qui ont fourni un chiffre notable de victimes. C'est enfin le commissaire de police Miquel, improvisé « directeur intérieur et temporel de l'hôpital », en remplacement de Gory, démissionnaire à la suite du refus d'un congé pour se rendre à Paris (13 avril). L'année 1814, commencée dans l'angoisse de la défaite, poursuivie dans la terreur de l'épidémie, s'achève encore dans le deuil pour les Tourangeaux. « Le 11 décembre, 21 personnes sont, en effet, mordues à Gravant, Panzoult et Villaines par une jeune louve enragée, si bien que 16 d'entre elles n'avaient presque plus figure humaine. Toutes ont terminé dans les convulsions et les tourments de la rage leur déplorable existence. » Le chirurgien Desmé, de Chinon, qui les a visitées dans leurs derniers moments, a remarqué qu'aucune ne cherchait à mordre ni à déchirer: « Un de ces infortunés, nommé Soudée, déjà dans les accès d'hydrophobie, le voyant entrer dans sa chambre avec précaution et défiance, assura qu'il ne lui ferait aucun mal et qu'il pouvait l'approcher sans crainte; en effet, ce malheureux, dans les convulsions et au milieu des accès de la rage, embrassait sa femme et la pressait dans ses bras avec la plus tendre affection. »

L'impression qui se dégage de cette étude médico-militaire est que bien des inventions sanitaires de la récente guerre [celle de 1914-1918] ne sont que des réminiscences du Service de Santé des armées napoléoniennes. Péniches sanitaires improvisées, grand centre hospitalier installé à 200 kilomètres du front, service de répartition, carnet de passage, antiseptiques chlorés, distribution d'une notice sur la maladie régnante, voilà tout ce que nos grands ancêtres ont créé.

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    Dernier message par fanacyr
    22 juin 2015, 09:36
  • Officiers de Napoléon tués ou blessés en Espagne (1808-1814)
    par Rigodon d'honneur » 04 mars 2018, 12:00 » dans Livres - Revues - Magazines
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    Dernier message par Rigodon d'honneur
    04 mars 2018, 12:00
  • L'expo: "Braine-l'Alleud 1815 : au chevet des blessés"
    par Lacharge » 05 avr. 2015, 22:34 » dans L'actualité napoléonienne
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    Dernier message par Turos M. J.
    26 avr. 2015, 15:11
  • "Gueules cassées" et blessés de la face de l'Empire
    par Marc Morillon » 24 févr. 2019, 21:57 » dans Salon Ier Empire
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    Dernier message par Cyril Drouet
    15 nov. 2019, 18:54