Malheureux blessés !

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Peyrusse

Malheureux blessés !

Message par Peyrusse » 06 oct. 2017, 08:49

Les blessés de Wagram, d'après une lettre adressée à Maret, duc de Bassano.
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Vienne, le 17 juillet 1809.

Au duc de Bassano

Monseigneur,

J’ai été assez heureux pour voir les Français combattre dans plusieurs campagnes, et j’ai souvent pensé qu’à l’armée seulement on pouvait juger du noble caractère de notre nation ; qu’il ne peut y avoir d’esprit d’opposition, en France, que chez des gens aveuglés par la passion ou parmi ceux qui n’ont pas vu nos drapeaux chez l’étranger ; que les Français montrent à le guerre mille qualités qui ne trouvent point leur développement sur le sol natal et que l’on ne connaît encore que la moitié du courage, de la gaîté, de la générosité du soldat français, si l’on ne l’a pas vu blessé, souffrant et prêt à expirer de la mort des braves. Votre Excellence désire connaître quels sont les traits remarquables dont nous avons pu être les témoins pendant nos heureuses journées du 7 au 14 juillet. J’ai déjà vu tant d’actions héroïques dans les armées françaises, que si j’avais été le seul qui dût répondre à cette demande, je n’aurais pas hésité à dire que le trait le plus inconnu à citer était de voir les ministres de S.M. près d’Elle sur le champ de bataille, dépassant la ligne où leur vie pouvait être à l’abri du danger et ajoutant au courage des braves qui recevaient des blessures derrière eux, ce sang-froid désintéressé et cet élan du cœur qui l'associaient aux chances de nos armes et leur faisaient un plaisir du bivouac, de la fatigue et des privations. Louis XIV était aussi suivi à l’armée par ses ministres, mais ils ne se livraient pas à plus de dangers et de fatigues que n’en offre une longue partie de chasse. Le génie militaire de l’Empereur a rendu nos batailles en combats de géants, que nos rois les plus guerriers auraient peine à croire, s’ils pouvaient en entendre le récit. Les relations que MM. Pinot et de Breteuil ont eu l’honneur de remettre à Votre Excellence contiennent ce que nos recherches ont offert de plus intéressant. Ce qui m’a été dit personnellement est ce que chaque officier ou soldat a pu entendre cent fois depuis nos armées couvrent le territoire ennemi. J’en extrais pourtant ce qui peut mériter le plus d’être mis sous les yeux de Votre Excellence. Le 11, au soir, nous ramenâmes plusieurs blessés, qui avaient été pansés à l’ambulance d’Enzersdorf et pour lesquels il n’y avait plus de moyens de transport. L’un d’eux (Français) dit gaiement quand il fut placé dans une voiture : « Infirmier, je laisse ici ma jambe, je te la donne ; aies-en bien soin, entends-tu ? ». Un soldat de la ligne avait tout le bas-ventre emporté par un boulet ; il était le plus souffrant de tous et, cependant, il avait le plus de courage. Il exhortait, encourageait chaque blessé : « J’aimerais mieux être seul au fond d’un bois, disait-il, que d’entendre mes camarades crier ainsi. » Un autre Français, plus sensible à la douleur, couché près de lui, poussait des cris lamentables ; on les met dans la même voiture, le courageux soldat y est placé le premier ; l’autre, ne songeant qu’à ses douleurs, se laisse tomber sur l’affreuse plaie du soldat, qui pousse des cris horribles : « Vilain lâche, lui dit-il, si j’avais mon sabre, je te tuerais, mais je vais te rouer de coups si tu ne te retires pas. » On les plaça l’un vis-à-vis de l’autre, et le soldat, oubliant sur-le-champ sa colère et sa souffrance, s’occupa de son compagnon d’infortune, comme de l’être qu’il eût le plus aimé ; il lui montrait à se tenir, arrangeait le linge qui couvrait ses blessures, lui donnait à boire. Le 14, à minuit, je trouvai à la porte de l’hôpital de Josephplatz, un fiacre contenant deux blessés (l’un Français et l’autre Hongrois). On avait déjà refusé leur admission dans deux hôpitaux et le cocher, voulant emmener sa voiture et ses chevaux, qui étaient attelés depuis le matin, les deux soldats allaient passer la nuit sur le pavé, à la porte de l’hôpital. Je demandai au Français (carabinier du corps d’Oudinot) quelle était sa blessure : »Monsieur, me dit-il avec tranquillité, j’ai eu la cuisse emportée par un boulet ; je suis resté six jours sur le champ de bataille, on m’en a relevé ce matin et on m’a coupé la cuisse ; mais il est trop tard, j’ai des vers jusqu’à la hanche ; je mourrai sûrement demain ; au reste , je m’en moque ; je serais seulement fâché de mourir sur le pavé. » Je lui promis qu’il allait sur-le-champ entrer à l’hôpital : »Monsieur, ajouta-t-il, tâchez je vous en prie, d’y faire mettre aussi ce pauvre kaiserlich. » Je fis lever immédiatement le chirurgien-chef et le forçai à recevoir ces deux soldats.

Le 7, au soir, nous ramenâmes dans notre voiture un capitaine du 25ème régiment d’infanterie légère, qui avait le bras et l’épaule fracassés par une balle. Il ne sentait pas le besoin de manger, quoiqu’il n’eût rien pris depuis trente-six heures, mais une soif affreuse le dévorait. Son palais était devenu sec et enflammé ; une goutte de vin venait de le faire beaucoup souffrir. J’avais une orange et la lui donnait : « Monsieur, me dit-il avec attendrissement, il y a 15 ans que je sers ; depuis ce temps, les deux plus grands plaisirs que j’aie éprouvée sont : d’avoir reçu la croix à Friedland, et de manger cette orange. » Voici une ingénuité qui m’a fait à la fois peine et plaisir. Je fus voir l’hôtel du comte de Rasumowski, lorsque le corps du général Lasalle venait d’y être transporté ; il était encore sur le chariot qui l’avait amené. Un chasseur à cheval, qui l’avait escorté, le gardait ; des larmes roulaient dans ses yeux. J’entrai en conversation avec lui : « Ah Monsieur ! me dit-il, quel brave militaire que le général Lasalle ! Si j’étais l’Empereur, je le ferais maréchal d’Empire. » Le 10, près de Rachsdorf, nous vîmes deux ou trois soldats qui avaient fait halte et semblaient accablés de fatigue ; nous les prîmes d’abord pour des blessés : »Qu’as-tu mon ami ? Dis-je à l’un d’eux.- Monsieur, je n’ai rien ; c’est que je n’ai pas mangé depuis trois jours.- Où vas-tu ? – Rejoindre le corps du général Marmont. » Je terminerai ma narration par un tableau bien noir et bien frappant. A Enzendorf, dans un recoin obscur, sous l’escalier du clocher, deux soldats autrichiens étaient couchés l’un à côté de l’autre.

L’un d’eux venait d’expirer, l’autre avait les deux jambes emportées jusqu’au-dessus du genou. Il n’avait point été pansé et la chaleur extrême des quatre jours précédents avait fait produire à ses plaies une grande quantité de vers qu’on voyait le ronger. Ce malheureux avait conservé sa connaissance ; il avait vécu de la paille qui était sous lui. On lui donna du pain dont il mangea aussitôt. Lorsqu’on lu parlait, il ne pouvait répondre ; mais alors il montrait ses blessures et, soit que le soldat qu’il avait à ses côtés fût son camarade et son ami, soit qu’il redoutât d’avoir près de lui un mort, je l’ai vu étendre sa main sur lui comme pour s’assurer s’il vivait encore.

Signé : G. de VIENNEY, membre du Conseil d’Etat.

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Article paru dans le « Carnet de la Sabretache » en 1896.



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Cyril Drouet
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Re: Malheureux blessés !

Message par Cyril Drouet » 06 oct. 2017, 10:41

"Les premiers soins de l'Empereur après une affaire étaient pour les blessés. Il parcourait lui-même la plaine, les faisait relever, amis et ennemis, faisait panser ceux qui ne l'avaient pas encore été et veillait à ce que tous, jusqu'au dernier, fussent transportés dans les ambulances, dans les hôpitaux les plus voisins. A Wagram, il fit mettre tous les fiacres de Vienne en réquisition pour ce transport. Chaque soir à son coucher, le chirurgien ordinaire Yvan lui rendait compte des visites qu'il avait été faire pendant la journée dans les hôpitaux de la ville ou, dans les ambulances du camp."
(Fain, Mémoires)

"Les blés étaient fort hauts, et l'on ne voyait pas les hommes couchés par terre. Il y avait plusieurs de ces malheureux blessés qui avaient mis leur mouchoir au bout de leur fusil et qui le tenaient en l'air pour que l'on vînt à eux. L'Empereur fut lui-même à chaque endroit où il apercevait de ces signaux ; il parlait aux blessés et ne voulut point se porter en avant que le dernier ne fût enlevé."
(Rovigo, Mémoires)
" Grâce aux prisonniers. Bonchamps le veut. Bonchamps l'ordonne ! " (d'Autichamp)

Peyrusse

D'autres blessés (1813 et 1814).

Message par Peyrusse » 06 oct. 2017, 13:12

Le major Bial participe à la campagne de Saxe dans les rangs du 56ème de ligne et remplit les fonctions de colonel, en l’absence de l’officier de ce grade de ce régiment. Voici un extrait de ses « Carnets ». Le 16 octobre 1813, il se rapproche de Wachau…
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« Le village n’avait que deux rangées de maisons séparées par une large rue ; à gauche se trouvait un château et un bouquet de chênes assez épais. D’abord nous occupâmes le village, mais l’ennemi y envoya un si grand nombre de troupes que nos gens furent forcé de se retirer vers le milieu du bourg, qui fut pris et repris plusieurs fois par les deux parties. La lutte fut acharnée de part et d’autre, mais si la journée s’écoula sans résultat décisif, la nuit seule mit fin au combat. En me retirant du champ de bataille, j’aperçus un officier autrichien désarçonné et grièvement blessé par un biscayen qui lui avait entamé les deux fesses. Auprès de lui se trouvaient deux soldats en train de le fouiller. L’officier crut qu’on voulait le finir et poussait de grands cris. J’accourus de toute la vitesse de mon cheval pour veiller non seulement à ce qu’on ne lui fit aucun mal mais aussi qu’il ne fusse pillé, et j’ordonnai à un caporal de grenadiers qui passait, de le faire transporter à l’ambulance par les deux maraudeurs eux-mêmes que je réprimandai vertement.

Malgré que nous eussions tenu pied, il fallut, le lendemain 17, se replier au plus près de Leipzig. Mais la lutte reprit, le 18, plus acharnée que jamais. Nous nous trouvions au centre, près du village de Probstheida que nous étions chargés de défendre. Dans l’après-midi, le combat devint encore plus acharné et ce fut pendant une des attaques les plus furieuses que je fus grièvement blessé par un coup de feu presque à bout portant. La balle qui m’atteint, me brisa le sternum et traversa l’épaule gauche. Je fus renversé de cheval et je perdis connaissance. Mais je sus plus tard, qu’on avait couru à mon secours et qu’on m’avait transporté à l’ambulance où je repris enfin mes sens. Monsieur Marchand, chirurgien en chef, visita ma blessure et me fit un premier pansement. Je passai la nuit dans la ferme, transformée en ambulance où de nombreux amis vinrent me voir. Un de nos aides-majors qui avait perdu son cheval, me demanda de lui céder un des miens. Je consentis à lui en prêter un jusqu’à mon retour en France, si toutefois j’y revenais jamais. Car la situation était devenue fort critique après la trahison des troupes saxonnes, et tout indiquait que la retraite allait se faire dans des conditions désastreuses.

En effet, le lendemain matin, 19 octobre, l’évacuation des blessés sur Leipzig commença en toute hâte, et j’y fus transporté étendu sur un char-à-bancs. Mais les hôpitaux de cette ville étaient déjà bondés, et un encombrement effroyable se produisit à l’entrée de la ville ? De telle sorte qu’on prit le parti de déposer les blessés sur une pelouse couverte d’arbres qui se trouvait hors ville contre la porte de Dresde. Déjà, quelques milliers de malheureux gisaient là sur le gazon, sans aucun secours. J’attendais qu’on m’eût descendu de voiture quand tout à coup j’aperçus mon domestique qui me cherchait depuis la veille. Dès qu’il avait appris que j’étais blessé, ce brave et dévoué garçon s’était mis à ma recherche toute la nuit, et le hasard l’avait conduit à cet endroit. Il manifesta toute la satisfaction qu’il éprouvait de m’avoir retrouvé et aida à me transporter au pied d’un arbre où je devais être un peu abrité. Mais quel ne fut pas mon étonnement de reconnaître à quelques pas de là, l’officier autrichien que j’avais l’avant-veille protégé contre les maraudeurs et fait transporter à l’ambulance. Il manifesta, lui aussi, de la joie en me retrouvant et se fit transporter près de moi. Mon domestique s’empressa ensuite d’aller chercher dans l’hôtel voisin du faubourg, où il avait remisé ma voiture, quelques objets qui pouvaient m’être utiles.

Pendant ce temps, une file ininterrompue d’équipages de toute sorte continuait de passer sous mes yeux et traversait la ville pour prendre la route de Lindenau. Le canon tonnait tout autour de nous, et nous ne tardâmes pas à avoir arriver les troupes d’arrière-garde qui protégeaient la retraite de l’armée. Les boulets tombaient dans les faubourgs et même en ville, de sorte que nous nous trouvions placés entre deux feux. Les Alliés arrivèrent enfin à la barrière de Dresde et pénétrèrent dans les faubourgs. Mais nos gens, qui se trouvaient encore sur les boulevards, soutenaient une fusillade bien nourrie qui arrêta les colonnes russes.

Il y avait à gauche un vaste édifice, probablement une église, formant tout un des côtés d’une place assez vaste et à laquelle aboutissaient plusieurs rues. La principale conduisait aux boulevards où nos gens se défendaient si bravement. Nous nous trouvions près de la Barrière, d’où l’on pouvait voir toutes les péripéties au combat. Quand les Russes voulurent forcer l’entrée de la ville, ils formèrent une masse de grenadiers serrés comme des harengs, pendant que les tambours battaient la charge. Cette colonne s’avança sur la place au moment où une compagnie de voltigeurs y débouchait. Lorsque les Russes virent arriver cette troupe sur leur flanc droit, ils reculèrent dans le plus grand désordre. Les officiers leur administraient en vain de grands coups de knout en jurant comme des diables. Le flot des barbares augmentant toujours, les nôtres durent se relier néanmoins. C’est alors que se produisit la catastrophe du pont de l’Elster, que l’on fit sauter avant que notre arrière-garde ait pour passer sur l’autre rive, ce qui causa la perte de plus de 20.000 hommes, tant blessés que valides et qui furent, comme nous, ainsi isolés de reste de l’armée.

Nous assistâmes alors, impuissants et atterrés, à l’entrée des Alliés dans Leipzig et bientôt nous allions subir les outrages des hordes à demi civilisées qui s’établirent dans les faubourgs. Tout d’abord, nous fûmes pour ainsi dire oubliés. Mais, vers le soir, commencèrent les scènes les plus effrayantes de désordre et de pillage. Mon domestique avait cru bon de transporter près de moi tout ce que ma voiture contenait de plus précieux, dans l’espoir que le camp de misère où nous gisions serait respecté. Le premier bandit qui se présenta pour exercer sur moi ses actes de barbarie, ce fut, à la honte de l’habit qu’il portait, un officier prussien. Il commença par rôder autour des blessés, puis, apercevant la belle pelisse que j’avais rapportée de Russie et sur laquelle j’étais étendu, il s’empressa de me l’arracher en me bousculant avec la plus grande brutalité, sans s’inquiéter de mes cris de douleur causés par son acte infâme. Il s’empara aussi d’un cabaret à liqueurs en acajou massif, garni de gros flacons en cristal ciselé. Comme ce petit meuble était d’un certain poids, le pillard galonné crut que c’était une cassette remplie d’or, aussi s’empressa-t-il de la cacher dans la pelisse et de s’enfuit honteusement avec son butin.

Peu de temps après arriva une bande de Kalmouks à figures plates et bizarrement accoutrés. Leur langage ressemblait au grognement d’animaux sauvages. Ils se jetèrent sur nous comme des oiseaux de proie. Mon voisin de misère, le capitaine autrichien, avait beau leur crier qu’il était de l’armée alliée, ils ne comprenaient pas son langage et continuèrent leur triste et honteuse besogne. Ils nous dépouillèrent donc de nos bottes et de nos manteaux ; puis, ils nous retournèrent brutalement pour fouiller dans le peu de paille que mon domestique s’était procuré et dans laquelle il avait caché tout ce que je possédais de plus précieux. J’avais 4 à 5.000 francs en or ou en argent contenu dans deux petits sacs qu’ils découvrirent et emportèrent en poussant de grands cris de joie.

Nous passâmes un nuit atroce au milieu de ces hordes sauvages qui avaient allumé de grands feux et s’enivraient d’eau-de-vie de pommes de terre. On entendait de tous les côtés des cris et des clameurs mêlés aux lamentations des blessés et des mourants. Dès l’aube, la curée recommença. Cette fois, ce fut une bande de cosaques du Don qui survint pour nous bousculer à nouveau. J’endurai des souffrances inouïes dans l’état où je me trouvais, ne pouvant remuer ni les bras, ni la tête sans éprouver de terribles douleurs. Comme j’avais perdu beaucoup de sang, ce qui me restait de vêtements en était tellement imprégné qu’ils étaient raides comme du cuir. Aussi, les Kalmouks me les avaient-ils laissés ; mais ces derniers s’en accommodèrent et me dépouillèrent entièrement, sans oublier une magnifique montre à répétition. D’autres leur succédèrent encore jusqu’à ce que nous eûmes plus rien, pas même de chemise… C’est dire que nous restâmes, en fin de compte, nus, absolument nus sur le gazon mêlé de paille. Ce qui n’empêchait pas de nouvelles hordes de nous bousculer encore pour fouiller dans la paille dans l’espoir d’y trouver quelque chose de caché. Tous ces pillards à demi-ivres nous foulaient avec leurs grosses bottes sans s’inquiéter s’ils nous faisaient mal. »
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Le major Bial fait prisonnier, ne rentrera en France qu’à la fin de 1814.
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«Carnets du colonel Bial, 1789-1814. Souvenirs des guerres de la Révolution et de l’Empire. Rédigés à Leipzig au Dépôt des prisonniers. Publiés d’après le manuscrit original par Gabriel Soulié, Président de la Société Archéologique de la Corrèze », Les Editions de l’Officine, 2004, pp.287-291).
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« 7 mars 1814 [Bataille de Craonne]. Les dispositions de la soirée annoncent pour demain un sérieux engagement. Au point du jour, le feu commence. L’ennemi occupe Craonne en forces. La Garde a mis ses pièces en batterie ; le général Drouot les commande. Les Russes tiennent sur tous les points avec la plus grande ténacité. Dans la soirée, la position est enlevée auprès les plus vifs efforts. Le maréchal duc de Bellune, les généraux Grouchy et Nansouty sortent du champ de bataille, blessés. La journée a été meurtrière ; nos troupes poursuivent l’ennemi. Le quartier impérial quitte Corbeny dans la soirée. Nous traversons Craonne. Les bois qui couvrent le champ de bataille sont remplis de morts. Autour de Craonne, des Russes et des Français gisent pêle-mêle ; on n’a pu ramasser tous les blessés. On s’arrête au petit village de Bray-en-Laonnais, et chacun de nous se livre à ses tristes réflexions sur l’inutilité de nos efforts et de tant de sacrifices ; nous sommes entourés de mourants qui se traînent à notre suite. »
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Guillaume PEYRUSSE, « Mémoires ».

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L'âne
 
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Re: Malheureux blessés !

Message par L'âne » 07 oct. 2017, 15:36

Merci Cher Peyrusse pour ces extraits si émouvants.

Natalie PETITEAU « Écrire la mémoire » :
"À propos de l'Espagne également, le colonel Noël reconnaît l'iniquité de la guerre que les Français y mènent, pourtant, puisque les Espagnols mutilent et massacrent les blessés et les prisonniers français, cela excuse toutes les représailles engagées par les soldats de Napoléon. […] Si la guerre d'Espagne a laissé de si rudes souvenirs, c'est que les troupes n'étaient pas seules à enfreindre les lois de la guerre : l'absence de respect de la part des civils à l'égard des blessés est écrite comme inacceptable."

André CASTELOT « La campagne de Russie » :
"«Déjà tout manque pour panser les blessés, constate Ségur ; il n'y a plus de linge, on est forcé d'y suppléer par le papier trouvé dans les archives. Ce sont des parchemins qui servent d'attelles... et ce n'est qu'avec de l'étoupe et du coton de bouleau qu'on peut remplacer la charpie. » De plus, les malheureux sont assaillis par des nuages d'insectes qui, jour et nuit, tourmentent hommes et chevaux. En outre, la poussière est telle que certains combattants en ont la poitrine affectée tandis que d'autres deviennent même aveugles.»"

Marie-Pierre REY « L’Effroyable tragédie » :
"« Notre division était anéantie ; ne pouvant avancer par la route, je passais par les champs où s’entassaient derrière moi des hommes et des chevaux blessés et mutilés, dans un état des plus horribles. Décrire ces horreurs est au-dessus de mes forces. » Sous la plume du lieutenant Andreev, qui en 1812 combattait, tout jeune homme, dans les rangs de l’armée russe, l’atroce bataille de la Moskova se dérobe."

Stéphane CALVET « Leipzig » :
"Dans ses Mémoires, rédigés en grande partie pour justifier son rôle au printemps 1814, le maréchal Marmont, duc de Raguse, souligne, quinze ans après les faits, cette carence dont il rend l'empereur responsable. Le dialogue aurait eu lieu le 13 octobre au château de Düben :
La conversation se porta naturellement sur les événements de la campagne. J'en fis la critique avec franchise. Je lui fis remarquer que nos pertes énormes, indépendamment de celles éprouvées sur le champ de bataille, venaient essentiellement du manque de soins, de vivres et de secours de toute espèce qui avaient été refusés aux soldats. J'établis enfin que, si Dresde avait contenu les approvisionnements nécessaires pour nourrir l'armée, si les hôpitaux avaient été pourvus de tout ce dont ils avaient besoin pour que les malades et les blessés reçussent des secours convenables, son armée serait plus forte de cinquante mille hommes, et certes cette évaluation n'était pas au-dessus de la vérité. "Alors, ajoutai-je, indépendamment de l'intérêt qu'il y a à sauver la vie à cinquante mille hommes, vous auriez été dispensé, pour conserver la même force à votre armée, d'ordonner une levée de cinquante mille conscrits. Au lieu d'avoir en espérance cinquante mille hommes, vous auriez en réalité cinquante mille vieux soldats aguerris, et sur le terrain même des opérations"
"

Walter BRUYÈRE-OSTELLS « Leipzig »
"« Comme souvent à l'époque, les combattants blessés ou inanimés se mêlent aux cadavres sans que personne ne prenne le soin de vérifier. Son témoignage (Bubna) montre, en revanche, la détermination des coalisés à faire plier les Français : on marche sur les corps sans se poser trop de questions. Budna insiste finalement sur les pertes lourdes dans les deux camps : « De l'autre côté du pont, la situation n'était pas différente et révélait un horrible spectacle. Beaucoup, beaucoup de nos camarades avaient perdu du sang. Le bois était plein de nos morts et, sur la rive de la Pleisse il y avait nos hommes entassés qui étaient morts dans un combat d' artillerie.»"

Henry HOUSSAYE « 1814 » :
"Fleury : « Comme on ferait un volume entier avec les traits de férocité des alliés, on en ferait un autre avec les actes de représailles des paysans, souvent non moins féroces. Dans la nuit du 7 au 8 mars les habitants de Paissy, d'Ailles et d'Ouiches, hommes et femmes, achevèrent les blessés russes sur le plateau de Craonne. Il faut dire. non pour excuser ce hideux massacre, mais pour expliquer la colère vengeresse qui l'inspira, que l'avant-veille, à l'approche des Cosaques, ces mêmes paysans avaient abandonné leurs villages et s'étaient réfugiés dans les carrières de la montagne. Les Cosaques les enfumèrent comme renards en terrier. Grâce a un puits d'aération, les adultes purent résister à l'asphyxie, mais plusieurs enfants périrent étourdis.»"

Bernard CORNWELL « Waterloo, chroniques d’une bataille légendaire » :
"Après la bataille, les hommes paraissaient terriblement fatigués. Par cette chaleur accablante, le mélange de la fumée causée par la poudre à canon, de la sueur et de la boue avait formé une épaisse couche de crasse sur leurs visages, les faisant ressembler à des mulâtres… et nombre d’entre eux, légèrement blessés, ayant refusé de quitter les rangs, portaient des bandages qu’ils s’étaient posés eux-mêmes. Et chez un certain nombre d’entre eux le sang filtrait à travers. À cause des heures passées à combattre dans les villages et à souvent ramper à travers les haies, les tuniques et pantalons étaient déchirés et ces hommes se retrouvaient en haillons, leur peau par endroits apparente."

Alessandro BARBERO « Waterloo » :
"« Nos carrés offraient un spectacle choquant, se souvient l’enseigne Gronow, du 1er Foot Guards. À l’intérieur, nous étions près de suffoquer à cause de la fumée et de l’odeur des cartouches brûlées. Il était impossible de bouger d’un pas sans piétiner un compagnon blessé ou un cadavre. Les plaintes des blessés et des moribonds étaient épouvantables. »"

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BANGOFSKI « Mes campagnes 1797 -1815 » :
"Les Prussiens qui nous avaient amenés faisaient tellement leurs embarras avec une poignée de blessés qu'ils avaient saisis dans un hôpital, qu'on les aurait crus être les héros du siècle. Ô canailles que vous êtes! Les Français sont plus braves: c'est sur les champs de bataille qu'ils font leurs prisonniers et non dans des lits où gisent de malheureux blessés !"

Lettre de Napoléon à Joséphine - Eylau, le 14 février :
« Mon amie, je suis toujours à Eylau. Ce pays est couvert de morts et de blessés. Ce n'est pas la plus belle partie de la guerre ; l'on souffre, et l'âme est oppressée de voir tant de victimes… »

Dupuy « Mémoires » (Eylau) :
« je traversai (ainsi) l'épouvantable champ de bataille d'Eylau, où je vis des bataillons carrés de Français et de Russes, morts sur la place que vivants ils avaient occupée ! »

Baron de Comeau « Le tacticien de Napoléon » :
"Ce spectacle était nouveau pour moi ; cela ne ressemblait en rien aux batailles que j’avais vues. On avait livré jusque-là des batailles à grand front, ce que l’on appelle des batailles rangées. Ceci formait dans ma tête et pour lui donner un nom, l’ordre profond par excellence ; et dans le fait ce fut un massacre, une boucherie. Les morts, les blessés, les affûts brisés, les chevaux, tout se trouvait l’un sur l’autre ; pas le moindre soin pour les blessés ; les armes jonchaient la terre ; partout des traces de sang !"

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Bruno COLSON « Leipzig » :
"Là où on attend des réflexions sur l'horreur de la guerre, on trouve un spectacle féerique, une sorte de bouquet final à un feu d'artifice. Martin se dit « à demi enivré». La fatigue de la journée, la tension permanente, les poussées d'adrénaline et l'excitation du combat l'ont plongé dans un état second, où subsiste une obsession : retrouver ses camarades. Le regard ne se pose pas par terre, là où gisent les morts et les blessés. La description est celle d'une sorte de rencontre avec un phénomène « sublime », qui submerge la perception et détruit les idées préconçues"."

Natalie PETITEAU « Les Européens dans les guerres napoléonienne » :
"Après un état initial d'ahurissement, les novices commencent à percevoir les effets du combat sur les hommes qui les entourent. Le cortège des blessés est l'un de ces instants décisifs où les combattants prennent conscience de leur vulnérabilité : « Ce spectacle est pénible pour un régiment qui compte beaucoup de conscrits, et le dispose mal à entrer en ligne à son tour »"

Luigi MASCILLI MIGLIORINI « Napoléon » :
"L'Europe, lointaine et occupée par d'autres guerres, n'en saura rien pendant des mois, le temps nécessaire pour que l'épopée napoléonienne se recentre, pour ainsi dire, sur l'image, non pas d'un commandant indifférent aux pertes subies par ses soldats ( comme le décrit Kléber à Saint-Jean d'Acre), mais d'un général qui conduit avec sollicitude la retraite de ses troupes épuisées, n'hésitant pas, par exemple, à renoncer à son cheval - marchant alors à pied comme le reste de l'armée - pour alléger les souffrances des blessés et des malades"."

Charles ZORGBIBE « Talleyrand » :
"Le problème est que ces critiques a posteriori de l'action du pouvoir, ces nouveaux censeurs, [1814] sont emportés par leur élan: le réquisitoire vire au grotesque ... Ainsi du décret du 3 avril. […] Puis la spirale ascendante des reproches prend forme, toujours plus accablante : le Sénat attribue à Napoléon l'abandon des blessés sans pansements, sans secours, sans subsistances voire la ruine des villes, la dépopulation des campagnes, la famine, les maladies contagieuses ... On se rapproche des exposés verbeux et sonores des plaideurs fantoches de Racine, invoquant le soleil, la lune et les étoiles. Il est vrai que c'est une loi du genre"

Steven ENGLUND « Napoléon » :
"« Il serait présomptueux de dire de façon catégorique pourquoi les hommes l'aimaient, malgré son peu d'hésitation à sacrifier leurs vies, malgré ses défaites occasionnelles - jamais complètement dissimulées dans les ordres du jour -, malgré la façon dont il faisait la sourde oreille lorsque ses médecins réclamaient de meilleurs soins et de plus grandes attentions pour les blessés, les malades et les mourants - dont des milliers, en Russie, furent abandonnés à leur sort sans même une pilule empoisonnée pour abréger leurs souffrances. »"

Thierry LENTZ « La France et l’Europe de Napoléon » :
"Dans les dispositifs mis en œuvre pour lutter contre l'indigence, les anciens militaires blessés faisaient figure de nantis. Ils pouvaient bénéficier du système de l'institution des Invalides54. Créée par Louis XIV dans des bâtiments construits à partir de 1670 par Hardouin-Mansart pour accueillir les soldats estropiés et leur offrir vivre, couvert et aide spirituelle, l'hôtel des Invalides fut réorganisé par Napoléon en deux étapes…"

John KEEGAN « Anatomie de la bataille » :
"« …des hommes qui avancent ainsi en ordre serré dans un espace réduit doivent enjamber leurs camarades tombés pour poursuivre leur progression, sans parler des cadavres ennemis. On peut imaginer qu’il y a de quoi interrompre, ne serait-ce qu’un peu, le pas « imperturbable » de ces vaillants soldats. Et quelle contenance ont les blessés, ceux qui ne peuvent pas suivre le mouvement, pendant que les combats font rage autour d’eux ? Apparemment, dans le récit de Napier, morts et blessés se dissolvent dès qu’ils sont touchés… »"

Jean TULARD « Le monde selon Napoléon » Lettre à Daru :
"« Il est un objet bien important et qui n’a jamais été assez prévu dans nos batailles, c’est d’avoir, indépendamment des ambulances, quelques brigades de voitures du pays avec de la paille , confiées à plusieurs agents pour, aussitôt après l’action, parcourir le champ de bataille et y ramasser les blessés. Il serait utile d’avoir dix de ces brigades à dix voitures chacune, ce qui ferait cent voitures. Cela doit être indépendant des ambulances et de tout ce qui est rattaché. C’est un moyen de plus et qui est bien nécessaire, mais, pour que cela puisse être réellement utile, il faut que ces voitures se trouvent sur le champ de bataille au moment où le combat finit. Mais, je vous le répète, il faut que cela soit indépendamment des ambulances ordinaires et de tout autre moyen d’évacuer les blessés »"
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Re: Malheureux blessés !

Message par Bernard » 07 oct. 2017, 15:55

Ce manque de considération pour la vie humaine est la marque de l'époque. Souffrir et mourir était considéré comme normal ou presque... Pour nous, c'est difficilement concevable !
Voilà, à ce propos, une très belle anecdote provenant du livre d'Hippolyte de Mauduit sur Waterloo, un de mes ouvrages préférés :
“Dans l’une des charges faites par la cavalerie légère de la Garde, l’illustre régiment des chasseurs à cheval avait été décimé par la mitraille. Nous en vîmes revenir un grand nombre blessés ou démontés. Parmi ceux-ci, un vieux maréchal-des-logis se dirigeait péniblement vers notre carré, soutenant encore par la bride son valeureux coursier.
Il demande à se reposer au milieu de nous ; nos rangs lui furent ouverts ; des larmes coulaient sur cette noble figure, qu’ornait une moustache épaisse et grisonnante. Bientôt entouré par nous, les uns le pressaient de questions, tandis que d’autres lui prodiguaient force soins et force poignées de main. Notre chirurgien lui mit le premier appareil sur une large blessure, qu’il avait à la cuisse gauche, traversée par un biscaïen. Pendant ce pansement, il nous recommandait son meilleur ami, blessé comme lui et du même projectile, car ce biscaïen lui était resté dans le corps. Des parties d’entrailles pendantes à l’extérieur n’annonçaient que trop la gravité de la blessure. Le cavalier n’ayant cependant pas voulu abandonner son fidèle ami, au milieu de la mêlée, brava tout pour qu’il vînt aussi se faire soigner à la première ambulance. Le maréchal-des-logis n’était préoccupé que du Bijou (c’était le nom qu’il avait donné à son cheval) ; depuis la bataille des Pyramides, ils ne s’étaient jamais quittés.”

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Re: Malheureux blessés !

Message par L'âne » 07 oct. 2017, 20:07

Bernard a écrit :
07 oct. 2017, 15:55
Ce manque de considération pour la vie humaine est la marque de l'époque.
Si vous le permettez Bernard, "manque de considération", oui, vu de notre siècle.
Je crois qu'à cette époque il ne leur semblait pas manquer de considération pour la vie humaine.
Ils avaient leurs propres critères d'appréciations.
Souffrir et mourir était considéré comme normal ou presque...
Là encore, l'appréciation de la souffrance n'est pas la même pour nous que pour les personnes de cette époque.
Je n'irais pas à déclarer comme l'inquisition que "ces gens-là (du moyen âge) étaient faits de nerfs tous différents", mais la douleur, l'effort n'étaient pas ressentis comme ils pourraient l'être aujourd'hui, dans notre société de confort et de plus en plus aseptisée.
Enfin, la vie n'était pas aussi précieuse qu'aujourd'hui.
Pour nous, c'est difficilement concevable !
Et pourtant, il est nécessaire de ne pas perdre de vue ce facteur très important pour mieux appréhender les choix, les façons d'agir, propres à cette époque.
À travers toutes mes lectures et les réactions de stupéfaction qu'elles ont entraînées, cela a fini par me sembler logique.
Il nous faut mener nos enquêtes en y regardant de plus près. Comme le dit Umberto Eco : « Voilà le maximum que l’on puisse faire, c’est regarder mieux ».
Bijou (c’était le nom qu’il avait donné à son cheval)
Jean Tulard, interrogé sur le plateau d'apostrophe il y a bien des années maintenant, avait cité le nom du cheval de Bonaparte entrant à Milan lors de la première Campagne d'Italie : "Bijou" ! Sauf erreur de ma part, ce nom ne figure pas parmi les chevaux recensés par Philippe Oshé dans son excellent ouvrage.
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Re: Malheureux blessés !

Message par Bernard » 08 oct. 2017, 10:50

Mon cher L'âne, vous avez raison. J'aurais dû évoquer la valeur de la vie humaine... plutôt que le manque de considération.
Pour le reste, vos remarques sont plus que pertinentes et il est certain que la relation à la douleur était bien différente. Un exemple, parmi bien d'autres bien sûr, la longue chevauchée d'un Napoléon III souffrant d'un calcul disproportionné qui empêcherait le plus résistant d'entre nous de simplement monter à cheval.
Non, je ne crois pas que Napoléon ait eu un cheval nommé Bijou mais l'histoire du Bijou que j'ai évoqué est édifiante. Voilà la suite de l'anecdote :

"Pris par ce brave dans une charge contre les Mamelucks, Bijou était devenu sa propriété, et plus tard son compagnon de voyage, de bivouac et de combats. En vingt occasions différentes, il lui avait sauvé la vie, disait-il, et entre autres dans la désastreuse retraite de Russie. A Bijou, il ne manquait que la parole ; il avait toute l’intelligence, toute la fidélité du chien caniche : c’était un cheval arabe dans toute l’acception du mot ; un cheval digne de celui dont M. de Lamartine nous a fait un portrait trop touchant, pour ne pas le reproduire ici à l’occasion de Bijou.
“Un arabe et sa tribu avaient attaqué, dans le désert, la caravane de Damas ; la victoire était complète et les Arabes étaient déjà à charger leur riche butin, quand les cavaliers du pacha d’Acre qui venaient à la rencontre de cette caravane, fondirent à l’improviste sur les Arabes victorieux, en tuèrent un grand nombre, firent les autres prisonniers, et les ayant attachés avec des cordes, les amenèrent à Acre pour en faire présent au pacha. Abou-El-Marsh, c’est le nom de l’Arabe dont il nous parlait, avait reçu une balle dans le bras pendant le combat. Comme sa blessure n’était pas mortelle, les Turcs l’avaient attaché sur un chameau, et s’étant emparés du cheval, amenaient le cheval et le cavalier. Le soir du jour où ils devaient entrer à Acre, ils campèrent, avec leurs prisonniers, dans les montagnes du Saphadt ; l’Arabe blessé avait les jambes liées ensemble par une courroie de cuir, et était étendu près de la tente où couchaient les Turcs. Pendant la nuit, tenu éveillé par la douleur de sa blessure, il entendit hennir son cheval parmi les autres chevaux, entravés autour des tentes, selon l’usage des Orientaux. Il reconnut sa voix, et ne pouvant résister au désir d’aller parler encore une fois au compagnon de sa vie, il se traîna péniblement sur la terre, à l’aide de ses mains et de ses genoux, et parvint jusqu’à son coursier. ‘Pauvre ami ! lui dit-il, que feras-tu parmi les Turcs ? Tu seras emprisonné sous les voûtes d’un Kan avec les chevaux d’un agha ou d’un pacha ? Les femmes et les enfants ne t’apporteront plus le lait de chameau, l’orge ou le dourra dans le creux de la main ? Tu ne courras plus libre dans le désert comme le vent d’Egypte ? Tu ne fendras plus du poitrail l’eau du Jourdain qui rafraîchissait ton poil, aussi blanc que ton écume ? Qu’au moins si je suis esclave, tu restes libre ! Tiens ! vas ! retourne à la tente que tu connais ! Vas dire à ma femme qu’Abou-El-Marsch ne reviendra plus, et passe la tête entre les rideaux de la tente, pour lécher la main de mes petits enfants.’ En parlant ainsi, Abou-El-Marsch avait rongé avec ses dents la corde de poil de chèvre qui sert d’entraves aux chevaux arabes, et l’animal était libre ; mais voyant son maître blessé et enchaîné à ses pieds, le fidèle et intelligent coursier comprit avec son instinct ce qu’aucune langue ne pouvait lui expliquer ; il baissa la tête, flaira son maître, et l’empoignant avec les dents par la ceinture de cuir qu’il avait autour du corps, il partit au galop, et l’emporta jusqu’à ses tentes. En arrivant, et en jetant son maître sur le sable aux pieds de sa femme et de ses enfants, le cheval expira de fatigue ! Toute la tribu l’a pleuré ; les poètes l’ont chanté, et son nom est constamment dans la bouche des Arabes de Jéricho !”
Pauvre Bijou ! de même que ton frère de Jéricho, tu n’aurais peut-être plus eu la force d’arracher ton maître des mains de votre ennemi commun ; c’est lui qui, au contraire, t’a soutenu autant qu’il a été en son pouvoir ; il a voulu que tu rendisses le dernier soupir, non sous la tente du désert qui te vit naître, mais au milieu des braves qui furent si souvent témoins de tes brillantes charges, de tes joyeux hennissements au bruit des fanfares et du cliquetis des armes ! Les camps français sont ta patrie depuis dix-sept ans ; comme toi, la plupart de nos vieux guerriers vont succomber dans cette journée malheureuse ; sois donc fier encore de mourir au milieu d’eux, de leur inspirer des regrets, et à ton vieil ami, là, couché près de toi, de lui arracher des larmes amères ! Bijou, qui déjà était mutilé par la mitraille anglaise, un boulet prussien vint bientôt terminer son agonie en le renversant au milieu de notre carré."


Ce sont des histoires comme celle-là qui m'ont fait apprécier cette période...

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Re: Malheureux blessés !

Message par Mathieu Dampierre » 09 oct. 2017, 14:40

Il me semble qu'à Austerlitz, le cheval que monte Napoléon se nomme " bijou ".
On peut le voir sur le tableau de Gérard, immaculé...ce qui explique peut-être son nom.
" L'impossible est le fantôme des timides et le refuge des poltrons. "
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Re: Malheureux blessés !

Message par L'âne » 09 oct. 2017, 17:58

Mathieu Dampierre a écrit :
09 oct. 2017, 14:40
Il me semble qu'à Austerlitz, le cheval que monte Napoléon se nomme " bijou ".
On peut le voir sur le tableau de Gérard, immaculé...ce qui explique peut-être son nom.
Merci Cher Mathieu Dampierre.
Pourtant je crois avoir lu le nom du cheval ayant été peint effectivement par Gérard sur le superbe tableau de la remise des drapeaux au Stare Vinohrady par le Général Rapp mais qu'il ne s'agissait pas de "Bijou". L'Empereur montait plusieurs chevaux lors de batailles car il les fatiguait. Peut-être qu'effectivement "Bijou" faisait partie des chevaux emmenés à Austerlitz.
Nous finirons bien par savoir un jour...
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Re: Malheureux blessés !

Message par Joker » 09 oct. 2017, 19:01

Si j'en juge par ce lien Wikipedia, point de Bijou dans les écuries impériales :

La plupart des chevaux de Napoléon portaient un nom dont la première lettre indiquait la date de leur achat pour les écuries impériales, à partir de 1808.
Certains autres, avant cette date et sur dérogation de l'empereur portaient un nom en rapport à une bataille ou à leur caractère.

Liste des chevaux de Napoléon :

Par ordre alphabétique

Aboukir ;
Aly, gris fer, 1812 ;
Arabella ;
Artaxercés ;
Austerlitz ;
Babylonien ;
Baladière, gris souris, 1811 ;
Belle ;
Bouffon ;
Calvados ;
Cantal ;
César, gris sale, 1808 ;
Cid ;
Cléopâtre, gris cendré, 1806 ;
Coceyre ;
Conquérant ;
Cordoue ;
Cyrus ;
Diomède, gris pâle, 1808 ;
Distingué ;
Duc ;
Edile ;
Effendi ;
Emule ;
Endurant ;
Estime ;
Étrangère ;
Euphrate ;
Extrême ;
Famillier ;
Folâtre ;
Frère ;
Georgien ;
Gesner ;
Gracieux ;
Gracieux, gris-pommelé, 1815 ;
Grisou, gris pommelé, 1814 ;
Guza ;
Hahim ;
Harbet ;
Hector ;
Helavert ;
Héricle ;
Iéna ;
Jaspé, gris vineux, 1812 ;
Judith ;
Louvette ;
Lydienne ;
Lyre ;
Major ;
Marengo ;
Naïade ;
Nankin ;
Naturaliste ;
Naufragé ;
Nausicaa ;
Navigateur ;
Navire ;
Nickel, un pur sang arabe à robe grise métallique, offert par le tsar de Russie en 18054 ;
Ninon ;
Ramier, gris truité, 1807 ;
Robuste, gris étourneau, 1815 ;
Roitelet ;
Russe ;
Sagonte ;
Sahara ;
Sélim ;
Sélim, gris sale, 1812 ;
Styrie ;
Suez, gris cendré, 1815 ;
Sultan ;
Tauris ;
Timide ;
Triomphant ;
Vizir, fleur de pêcher presque blanche, à tous crins, légèrement truitée alezan ;
Wagram, gris.

Notes et références :


1.↑ Ph. de Ségur, 1839, Histoire de Napoléon et de la grande armée en 1812, Volume 1, Houdaille, p. 125
2.↑ http://www.napoleon.org/fr/salle_lectur ... poleon.asp [archive]
3.↑ étude de Jean TRANIÉ sur napoleon.org [archive]
« L'usage nous condamne à bien des folies ; la plus grande est celle de s'en faire l'esclave. »
Napoléon Bonaparte ; Maximes et pensées

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