Le blessé de la Moskova

Espace dédié aux discussions relatives au Consulat et au 1er Empire.

Modérateur : Général Colbert

Bessières

Message par Bessières »

Bonjour,

depuis Les Memoires de Marbot:

"M. de Ségur, dans la première édition de son ouvrage sur la campagne de Russie, dit qu'en repassant sur le champ de bataille de la Moskowa, on aperçut un malheureux Français qui ayant eu les deux jambes brisées dans le combat, s'était blotti dans le corps d'un cheval ouvert par un obus, et il y avait passé cinquante jours se nourissant et pansant ses blessures avec la chair putréfiée des morts!... On fit observer à M. de Ségur que cet homme eut été asphyxié par les gaz délétères, et qu'il eut été, d'autre part, preféré couvrir ses plaies avec de la terre fraiche et meme avec de l'herbe, plutot que d'augmenter la putrefaction en y mettant de la chair pourrie! Je fais cette observation que pour mettre en garde contre les exagerations d'un livre qui eut d'autant plus de succes qu'il est très bien écrit."

:salut:

Bessières
La grogne

Message par La grogne »

L'histoire, est également reprise d'une manière très proche de celle de de Ségur dans :"Relation circonstanciée de la campagne de Russie, par Eugène LABAUME, editée en 1814" LABAUME, ingénieur-géographe, accompagnait le 4eme corps.
eugéne de Beauharnais

Message par eugéne de Beauharnais »

ude Dammame l'anecdote continue en disant que le blessé a été ensuite brulé vif car ne pouvant s'échapper d'une cariole qu'on avait incendiépour se réchauffer...qui croire?
La grogne

Message par La grogne »

Voici l'extrait du bouquin de Labaume :

30 octobre 1812 :"Du temps qu'on traversait ce champ de bataille nous entendîmes de loin un malheureuxqui appelait à son secours. Touchés par ces cris plaintifs, plusieurs s"approchèrent, et à leur grand étonnement virent un soldat français, ayant les deux jambes fracturées. J'ai été blessé, dit-il, le jour de la grande bataille, et me trouvant dans un endroit écarté, personne n'a pu venir à mon secours. Pendant plus de deux mois, ajouta cet infortuné, me trainant au bord d'un ruisseau, j'ai vécu d'herbages, de racines, et de quelques morceaux de pain trouvés sur des cadavres. La nuit, je me couchait dans le ventre des chevaux morts, et les chairs de ces animaux ont pensé ma blessure, aussi bien que les meilleurs médicaments. Aujourdh'hui, vous ayant vus de loin, j'ai recueilli toutes mes forces et me suis avancé assez près de la route, pour que ma voix fut entendue. Etonné d'un pareil prodige, chacun entémoignait sa surprise, lorsqu'un général, informé de cette particularité, aussi singulière que touchante, fit placer dans sa voiture le malheureux qui en était l'objet"
Drouet Cyril

Message par Drouet Cyril »

Ségur (La campagne de Russie, t. 2) :

"Cependant, l'armée s'écoulait, dans un grave et silencieux recueillement, devant ce champ funeste, lorsqu'une des victimes de cette sanglante journée, y fut, dit-on, aperçue, vivant encore et perçant l'air de ses gémissements. On y courut : c'était un soldat français. Ses deux jambes avaient été brisées dans le combat ; il était tombé parmi les morts ; il y fut oublié. Le corps d'un cheval éventré par un obus fut d'abord son abri ; ensuite, pendant cinquante jours, l'eay bourbeuse d'un ravin où il avait roulé, la chair putréfiée des morts, servirent d'appareils à ses blessures, et de soutien à son être mourant. Ceux qui disent l'avoir découvert, affirment qu'ils l'ont sauvé."


Salutations respectueuses.
La grogne

Message par La grogne »

Voici la même histoire par de Ségur, "Histoire de Napoléon et de la Grande Armée pendant l'année 1812" Tome 2 chap. VIII Ed. 1825.
(De Ségur a apparament puisé l'histoire dans un autre ouvrage, peut-être celui que j'ai cité précédement)

"Cependant , l'armée s'écoulait, dans un grave et silencieux recueillement devant ce champ funeste, lorsqu'une des victimes de cette sanglante journée y fut, dit-on, aperçue, vivante encore et perçant l'air de ses gémissement. On y courut, c'était un soldat français. Ses deux jambes avaient été brisées dans le combat; il était tombé parmi les mort; il y fut oublié. Le corps d'un cheval éventré par un obus fut d'abord son abri; ensuite, pendant cinquante jours, l'eau bourbeuse d'un ravin où il avait roulé, et la chair putréfiée des morts, servirent d'appareil à ses blessures, et de soutien à son être mourant. Ceux qui disent l'avoir découvert, affirment qu'ils l'on sauvé"
la remonte

Message par la remonte »

Ségur comme Marbot n'ont -ils pas repris pour " enjoliver " leurs biographies cette histoire incroyable de témoins comme Bourgogne qui lui a écrit plus tôt ?


Peut être aussi comme pour rendre plus " gore " leurs témoignages , on profitait du vécu des autres . L'Espagne aussi offre beaucoup de remake .
Drouet Cyril

Message par Drouet Cyril »

Bourgogne (Mémoires) :

"Le même jour, le bruit courut qu'un grenadier français avait été trouvé sur le champ de bataille, vivant encore : il avait les deux jambes coupées, et, pour abri, la carcasse d'un cheval dont il s'était nourri de la chair, et, pour boisson, l'eau d'un ruisseau rempli de cadavres. L'on a dit qu'il fut sauvé : pour le moment, je le pense bien, mais, par la suite, il aura fallu l'abandonner, comme tant d'autres."

François dans son Journal, s'il reste muet sur cette tragique anecdote, nous peint un spectacle encore plus effroyable :

"Maloszki étant la ville près de laquelle eut lieu la bataille du 7 septembre, toutes les maisons avaient été remplies de blessés russes et de quelques Français, dont beaucoup furent abandonnés. Les soldats qui commençaient à manquer de vivres furent en ville, fouillèrent les maisons qu'ils trouvèrent remplies de morts encombrés les uns sur les autres et plus ou moins putréfiés ; plusieurs s'étaient mangé les bras, entre autres un capitaine du régiment qui avait encore la bouche sur son bras mangé jusqu'à l'os."


Salutations respectueuses.
la remonte

Message par la remonte »

au travers de cette anecdote , c'est toute la crédibilité des auteurs qui peut être remise en cause .
on ne doit pas mépriser les anecdotes , mais il s'agit d'un ingrédient parmi d'autres .
un historien militaire doit savoir aller sur le terrain par exemple pour se rendre compte de certaines absurdités . d'où mon intérêt pour la reconstit.
De même il aurait fallu passer autant de temps auprés des soldats eux mêmes .
Le récit de la bataille comporte t-il des conventions ? peut -on écrire ses mémoires sans répondre à une certaine attente du lecteur ?
ne faut-il pas du rythme de la fureur du romantisme ?
peut-on imaginer un combattant écrire ses mémoires qui n'aurait ni combattu ni vu grand chose de croustillant à raconter ?
J'ai connu des guerriers de 14-18 complétement autistes , alors que je savais pertinemment qu'ils avaient enfoncés leurs baïonnettes dans le ventre de l'ennemi , d'autres , moins fiables , donnaient volontiers dans le morceau de bravoure ...
je n 'insinue pas que Ségur , Marbot , Bourgogne et les autres aient pipoté , mais que tout simplement entre le vu et l'entendu ou encore ce que l'éditeur aurait aimé lire , il peut y avoir collusion .
On peut en faire l'expérience tous les jours , il reste quelques combattants autour de nous , interrogez donc les anciens d'Algérie ou d 'Indochine et vous serez confondus devant cette difficulté à exprimer l'inavouable ou celle de décevoir pour n'avoir rien vécu de guerrier .
C'est d'autant plus difficile de faire parler le soldat de la défaite , ce qui explique peut être le côté tardif des mémoires napoléoniennes et donc de leurs véracités sur certaines anecdotes .
Modifié en dernier par la remonte le 09 juin 2006, 16:04, modifié 2 fois.
Peyrusse

Malheureux blessés !

Message par Peyrusse »

Les blessés de Wagram, d'après une lettre adressée à Maret, duc de Bassano.
_______

Vienne, le 17 juillet 1809.

Au duc de Bassano

Monseigneur,

J’ai été assez heureux pour voir les Français combattre dans plusieurs campagnes, et j’ai souvent pensé qu’à l’armée seulement on pouvait juger du noble caractère de notre nation ; qu’il ne peut y avoir d’esprit d’opposition, en France, que chez des gens aveuglés par la passion ou parmi ceux qui n’ont pas vu nos drapeaux chez l’étranger ; que les Français montrent à le guerre mille qualités qui ne trouvent point leur développement sur le sol natal et que l’on ne connaît encore que la moitié du courage, de la gaîté, de la générosité du soldat français, si l’on ne l’a pas vu blessé, souffrant et prêt à expirer de la mort des braves. Votre Excellence désire connaître quels sont les traits remarquables dont nous avons pu être les témoins pendant nos heureuses journées du 7 au 14 juillet. J’ai déjà vu tant d’actions héroïques dans les armées françaises, que si j’avais été le seul qui dût répondre à cette demande, je n’aurais pas hésité à dire que le trait le plus inconnu à citer était de voir les ministres de S.M. près d’Elle sur le champ de bataille, dépassant la ligne où leur vie pouvait être à l’abri du danger et ajoutant au courage des braves qui recevaient des blessures derrière eux, ce sang-froid désintéressé et cet élan du cœur qui l'associaient aux chances de nos armes et leur faisaient un plaisir du bivouac, de la fatigue et des privations. Louis XIV était aussi suivi à l’armée par ses ministres, mais ils ne se livraient pas à plus de dangers et de fatigues que n’en offre une longue partie de chasse. Le génie militaire de l’Empereur a rendu nos batailles en combats de géants, que nos rois les plus guerriers auraient peine à croire, s’ils pouvaient en entendre le récit. Les relations que MM. Pinot et de Breteuil ont eu l’honneur de remettre à Votre Excellence contiennent ce que nos recherches ont offert de plus intéressant. Ce qui m’a été dit personnellement est ce que chaque officier ou soldat a pu entendre cent fois depuis nos armées couvrent le territoire ennemi. J’en extrais pourtant ce qui peut mériter le plus d’être mis sous les yeux de Votre Excellence. Le 11, au soir, nous ramenâmes plusieurs blessés, qui avaient été pansés à l’ambulance d’Enzersdorf et pour lesquels il n’y avait plus de moyens de transport. L’un d’eux (Français) dit gaiement quand il fut placé dans une voiture : « Infirmier, je laisse ici ma jambe, je te la donne ; aies-en bien soin, entends-tu ? ». Un soldat de la ligne avait tout le bas-ventre emporté par un boulet ; il était le plus souffrant de tous et, cependant, il avait le plus de courage. Il exhortait, encourageait chaque blessé : « J’aimerais mieux être seul au fond d’un bois, disait-il, que d’entendre mes camarades crier ainsi. » Un autre Français, plus sensible à la douleur, couché près de lui, poussait des cris lamentables ; on les met dans la même voiture, le courageux soldat y est placé le premier ; l’autre, ne songeant qu’à ses douleurs, se laisse tomber sur l’affreuse plaie du soldat, qui pousse des cris horribles : « Vilain lâche, lui dit-il, si j’avais mon sabre, je te tuerais, mais je vais te rouer de coups si tu ne te retires pas. » On les plaça l’un vis-à-vis de l’autre, et le soldat, oubliant sur-le-champ sa colère et sa souffrance, s’occupa de son compagnon d’infortune, comme de l’être qu’il eût le plus aimé ; il lui montrait à se tenir, arrangeait le linge qui couvrait ses blessures, lui donnait à boire. Le 14, à minuit, je trouvai à la porte de l’hôpital de Josephplatz, un fiacre contenant deux blessés (l’un Français et l’autre Hongrois). On avait déjà refusé leur admission dans deux hôpitaux et le cocher, voulant emmener sa voiture et ses chevaux, qui étaient attelés depuis le matin, les deux soldats allaient passer la nuit sur le pavé, à la porte de l’hôpital. Je demandai au Français (carabinier du corps d’Oudinot) quelle était sa blessure : »Monsieur, me dit-il avec tranquillité, j’ai eu la cuisse emportée par un boulet ; je suis resté six jours sur le champ de bataille, on m’en a relevé ce matin et on m’a coupé la cuisse ; mais il est trop tard, j’ai des vers jusqu’à la hanche ; je mourrai sûrement demain ; au reste , je m’en moque ; je serais seulement fâché de mourir sur le pavé. » Je lui promis qu’il allait sur-le-champ entrer à l’hôpital : »Monsieur, ajouta-t-il, tâchez je vous en prie, d’y faire mettre aussi ce pauvre kaiserlich. » Je fis lever immédiatement le chirurgien-chef et le forçai à recevoir ces deux soldats.

Le 7, au soir, nous ramenâmes dans notre voiture un capitaine du 25ème régiment d’infanterie légère, qui avait le bras et l’épaule fracassés par une balle. Il ne sentait pas le besoin de manger, quoiqu’il n’eût rien pris depuis trente-six heures, mais une soif affreuse le dévorait. Son palais était devenu sec et enflammé ; une goutte de vin venait de le faire beaucoup souffrir. J’avais une orange et la lui donnait : « Monsieur, me dit-il avec attendrissement, il y a 15 ans que je sers ; depuis ce temps, les deux plus grands plaisirs que j’aie éprouvée sont : d’avoir reçu la croix à Friedland, et de manger cette orange. » Voici une ingénuité qui m’a fait à la fois peine et plaisir. Je fus voir l’hôtel du comte de Rasumowski, lorsque le corps du général Lasalle venait d’y être transporté ; il était encore sur le chariot qui l’avait amené. Un chasseur à cheval, qui l’avait escorté, le gardait ; des larmes roulaient dans ses yeux. J’entrai en conversation avec lui : « Ah Monsieur ! me dit-il, quel brave militaire que le général Lasalle ! Si j’étais l’Empereur, je le ferais maréchal d’Empire. » Le 10, près de Rachsdorf, nous vîmes deux ou trois soldats qui avaient fait halte et semblaient accablés de fatigue ; nous les prîmes d’abord pour des blessés : »Qu’as-tu mon ami ? Dis-je à l’un d’eux.- Monsieur, je n’ai rien ; c’est que je n’ai pas mangé depuis trois jours.- Où vas-tu ? – Rejoindre le corps du général Marmont. » Je terminerai ma narration par un tableau bien noir et bien frappant. A Enzendorf, dans un recoin obscur, sous l’escalier du clocher, deux soldats autrichiens étaient couchés l’un à côté de l’autre.

L’un d’eux venait d’expirer, l’autre avait les deux jambes emportées jusqu’au-dessus du genou. Il n’avait point été pansé et la chaleur extrême des quatre jours précédents avait fait produire à ses plaies une grande quantité de vers qu’on voyait le ronger. Ce malheureux avait conservé sa connaissance ; il avait vécu de la paille qui était sous lui. On lui donna du pain dont il mangea aussitôt. Lorsqu’on lu parlait, il ne pouvait répondre ; mais alors il montrait ses blessures et, soit que le soldat qu’il avait à ses côtés fût son camarade et son ami, soit qu’il redoutât d’avoir près de lui un mort, je l’ai vu étendre sa main sur lui comme pour s’assurer s’il vivait encore.

Signé : G. de VIENNEY, membre du Conseil d’Etat.

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Article paru dans le « Carnet de la Sabretache » en 1896.


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