charge d'Eylau

Espace dédié aux discussions relatives au Consulat et au 1er Empire.

Modérateur : Général Colbert

la remonte

[EYLAU]

Message par la remonte » 08 févr. 2017, 21:21

12 000 morts côté français. Mais comme on sait qu'un soldat sur 3 voire sur 4 mourrait sur un champ de bataille , on comprend mieux les larmes de Napoleon sur votre tableau !
Il reste là plusieurs jours à regarder ses merveilleux soldats comme des jouets cassés .
Il ne retrouvera jamais de tels hommes , ceux ci venaient du camp de Boulogne via Austerlitz et Iéna .AprÈs Friedland , cette armée là finira égorgée en Espagne .
Ce seront de nouveaux hommes qui composeront la grande armée , jeunes recrues et nouveaux alliés . :salut:

L'âne

[EYLAU]

Message par L'âne » 08 févr. 2017, 21:40

C'était un dimanche.
Il reste là plusieurs jours à regarder ses merveilleux soldats comme des jouets cassés .
Je ne sais plus quel Maréchal avait dit que les soldats étaient là, "étendus comme des moutons". Je crois que c'était Berthier. Et Napoléon de dire : "Vous voulez très certainement dire : des Lions ?!"

Napoléon était resté pour deux raisons entre autre : montrer qu'il avait remporté la victoire (car c'est celui qui garde les positions disputées qui est sensé avoir remporté la bataille et faire réaliser le fameux tableau de Gros.

Talleyrand s'était lui promené sur le champ de bataille quelques jours après.

Enfin, la plupart de vous savez déjà tout ça.

Vive l'Épopée !

Christophe

[EYLAU]

Message par Christophe » 09 févr. 2017, 19:27

Lettre du colonel CASTEX.

Parue la première fois dans le "Carnet de la Sabretache" (n°123) en mars 1903.

Bernard-Pierre Castex fut un des meilleurs cavaliers de la grande épopée, est né à Pavie, dans l’Armagnac, le 29 juin 1771. Parti en 1792 comme volontaire dans les chasseurs à cheval de son département (Gers), Castex était général de division le 28 octobre 1813. Napoléon le créa baron de l’Empire en 1808 ; Louis XVIII lui accorda le titre de vicomte en 1822, le nomma grand-officier de la Légion d’honneur et grand-croix de Saint-Louis. Le vicomte de Castex est mort à Strasbourg le 19 avril 1842.

Ming, le 12 mars 1807.

A son ami Despax.

Il m’a été impossible, mon cher ami, de te donner plus tôt de mes nouvelles. J’ai constamment été à l’avant-garde depuis le 28 janvier [1807] et tu dois savoir que la poste aux lettres ne la suit pas ordinairement de très près. C’est donc ce motif seul qui m’a prouvé du plaisir de t’écrire, je désirais d’autant plus trouver un moment favorable pour cela, que je suis persuadé que vous avez dû avoir tous de l’inquiétude surtout après les différentes batailles que nous avons eues dans le mois de février : celle du 8 principalement [celle d’Eylau] a été on ne peut plus meurtrière pour les Russes, beaucoup plus que pour nous. En un mot, le champ de bataille d’Eylau est la plus belle de toutes les horreurs que j’aie vues de ma vie et on y a remarqué qu’il y avait au moins 4 Russes pour un Français. Mon régiment a un peu souffert dans toutes ces affaires, mais avec quelques jours de repos il n’y paraîtra plus, les braves qui ont péri seront remplacés par d’autres. Quant à moi je me porte très bien, le repos que je prends dans ce moment me fait le plus grand bien, je désirerais même qu’il se prolonge encore quelques mois, mais j’en doute.

CASTEX.
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la remonte

[EYLAU]

Message par la remonte » 09 févr. 2017, 21:05

Que peut on tirer de ces précieux témoignages ?
Il va bien , n'est donc ni mort ni blessé . C'est souvent l'essentiel de ces courriers .
Pour le reste , très peu de détails . Il y a eu plusieurs batailles en février , assez désavantageuses pour les Russes . Pour l'implication de la bataille elle-même ? Rien .
Peut être que le régiment est reste en réserve et n'a pas donné ? Sûrement .
Il n'empêche que, données ou non, les pertes sont là ( 3 fois celles du champ de bataille ) et seront remplacées par le flux incessant des recrues qui arriveront comme celles du départ de la grande armée de Moscou :salut:

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Cyril Drouet
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Eylau

Message par Cyril Drouet » 11 nov. 2017, 15:54

William Turner a écrit :
11 nov. 2017, 13:58
Eylau, c'est une victoire ou pas ?
La définition que j’ai pu donnée sur ce que j’entends par victoire ne permet pas de trancher sans mal dans tous les cas de figures.
Au regard du fait que l’armée française reste maître du terrain face à un ennemi l’évacuant, l’avantage pourrait être considéré comme appartenant à la France ; mais ce point (qui sera mis logiquement en avant par l’Empereur pour démontrer à l’opinion le caractère victorieux de l’affaire) doit être grandement relativisé par le fait que Napoléon a envisagé lui aussi de se replier, non certain d’être en mesure de reprendre le combat le lendemain. Le départ de l’ennemi permit finalement de résoudre le problème.
Le champ de bataille reste donc français, mais les pertes sont grandes et l’état sanitaire de l’armée particulièrement inquiétant. En somme, les Français ne peuvent poursuivre la campagne (d’autant plus qu’à cette heure on ignore véritablement l’état de l’adversaire (qui a grandement souffert) et sa capacité de réserves) et Napoléon écrit même dès le 9 février à Talleyrand afin d’accepter les ouvertures prussiennes et de « mettre un terme à la guerre ».
De ce point de vue, à l’échelle tactique, au regard des pertes respectives, il est particulièrement délicat de trancher, notamment du fait que, même si les forces ennemies sont rejetées, leur écrasement n’est pas obtenu, et ce d’autant plus, qu’à l’échelle des opérations, la marche de la Grande Armée, en raison des résultats de la bataille, est stoppée et Bennigsen parvient à retraiter.
" Grâce aux prisonniers. Bonchamps le veut. Bonchamps l'ordonne ! " (d'Autichamp)

Peyrusse

Eylau, une victoire française.

Message par Peyrusse » 11 nov. 2017, 17:03

".... l’avantage pourrait être considéré comme appartenant à la France "
---------------
Pour information,il existe une Avenue d'Eylau à Paris. On peut en déduire qu'il s'agit bien d'une victoire française.

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Bernard
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Re: Eylau

Message par Bernard » 11 nov. 2017, 18:02

Voici des extraits de la définition que donne Alain Rey du mot "victoire" :
- "Le mot désigne, comme en latin, l'issue favorable d'un combat, d'une bataille [...]
- "avantage remporté sur un rival"
- "Dans l'ensemble, le mot est un intensif solennel de succès et remédie avec triomphe à l'absence de substantif usuel et général correspondant à gagner (gain s'étant spécialisé autrement)."


Même chose pour l'Académie française :
"Avantage qu'on remporte sur les ennemis dans une guerre, dans une bataille [...]
Il se dit aussi de tout avantage qu'on remporte sur un rival, un concurrent, etc."


Le Larousse est plus sobre :
"Issue favorable d'une bataille, d'une guerre"
"Succès remporté dans une lutte, une compétition"


Alors Eylau ? Sans chercher à creuser davantage, Wiki résume de la manière suivante : "Napoléon Ier reste maître du terrain mais au prix de très lourdes pertes, et n’a pas la victoire décisive qu’il attendait". Puis "La victoire est française. Elle est réelle dans la mesure où Napoléon reste maître du terrain, mais c'est une victoire à la Pyrrhus et elle a coûté fort cher : dix mille tués ou blessés chez les Français, douze mille morts et quatorze mille blessés, dont beaucoup mourront faute de soins, chez les Russes." Plus sobrement, R. G. Grant écrit : "Bennigsen dut battre en retraite, sans que Napoléon soit en mesure de le poursuivre. D'où une victoire française incomplète".

Donc, en se fiant aux définitions de spécialistes (qui ne sont tout de même pas tous des imbéciles), le mot victoire n'est pas usurpé. Le mot correspond à un avantage, pas nécessairement à un écrasement de l'adversaire...

Peyrusse

Le visiteur d'Eylau...

Message par Peyrusse » 11 nov. 2017, 20:11

Une nuit, peu de temps avant la bataille d'Eylau, le Commandant Jean-Stanislas Vivien (1777-1850), du 55ème de ligne, et ses hommes reçoivent la visite d'un visiteur anonyme. Cet épisode est relaté dans l'excellent témoignage qu'il a laissé et qui fut publié la première fois en 1907 et réédité en 2003.
---------------------------
"La nuit au bivouac du 5 au 6 février 1807 « Bien des gens savent que la bataille de Preussich-Eylau s'est donnée le 8 février 1807, mais un plus grand nombre ignore les souffrances inouïes que les troupes eurent à supporter par quinze degrés Réaumur de froid [presque quinze degrés C° ], pour venir converger sur ce point de la corde de l'arc où cent cinquante mille Russes et Français se sont escrimés à outrance sur un champ de bataille qui n'avait guère plus d'une lieue d'étendue [environ 4 kilomètres], dans la neige ensanglantée, et où ils ont laissé, de part et d'autre, plus de trente mille morts sur le champ de bataille.

Le 1er février, la division Saint-Hilaire, dont mon régiment faisait partie, avait quitté ses cantonnements situés à une journée de marche en avant et à gauche de Varsovie.

Tous les jours qui ont suivi jusqu'au 7 inclus, ont été marqués par des marches lentes et saccadées mais toujours pénibles, de quinze à seize heures, et par des bivouacs tellement malheureux. Les soldats, sans rations la plupart du temps, avaient une peine infinie à allumer le feu, tant la couche de neige était épaisse et le bois sec difficile à se procurer . Un jour non, c'était une nuit, car il était encore que six heures du matin, un homme à pied, seul, enveloppé d'une ample redingote grise fourrée d'astrakan, et coiffé d'un bonnet aussi d'astrakan à larges oreillères rabattues, de sorte qu'on ne lui voyait guère que les yeux, le bout du nez et la bouche, s'approcha du feu du bivouac où j'étais blotti et qui ne faisait plus que fumer, parce que la neige qui l'environnait et qui fondait à mesure, empêchait le bois de brûler.

Cet homme, dis-je, adressant la parole à un caporal de ma compagnie, qui n'avait pas moins de cinq pieds dix pouces, lui dit : -Eh bien, grenadier, le fournisseur qui a livré la capote que tu portes là, a bien volé le quart du drap, n'est-ce pas ?

-Ma foi, je n'en sais rien, répondit le caporal ; tout ce que je sais, moi, c'est qu'il a fait boug…froid cette nuit ! Vous n'avez pas senti ça comme nous, vous, avec votre redingote et votre casquette doublées de poil !

-On s'est bien battu, hier soir, n'est-ce pas, sur le bord de ce ruisseau ? Les Russes devaient être nombreux : je gage qu'ils étaient au moins douze cents. -Ah ! je vous en f… : douze cents, dites donc plutôt douze mille, reprit un grenadier, car nous nous y sommes mis toute la division pour les f… de l'autre côté et nous n'étions pas de trop : je ne sais pas si vous le savez.
-Mais, dites-moi donc, grenadier, il doit y avoir ce moulin à quelques cents pas d'ici, sur ce ruisseau, et un poste pour en défendre le passage !
-Ah ! Bien oui, un moulin, reprit un autre grenadier : vous n'aurez pas d'indigestion si vous ne mangez à votre déjeuner que le pain fait avec la farine qui s'y moudra, car nous l'avons joliment fait danser, cette nuit, le moulin !

L'officier qui commande le poste voulait bien nous empêcher de le démolir pour en faire du feu ; mais, moi, je lui dis avec respect :
- Mon lieutenant, par le temps qui court, faut pas être si dur aux pauvres soldats : si vous ne permettez pas que nous emportions le moulin, vous êtes sûr de nous trouver tous gelés demain matin, raides comme des barres de fer ; et en indiquant les bûches qui fumaient plutôt qu'elles ne brûlaient :

-Tenez, dit-il, en v'là les restes. -Oui, le moulin devait être là, et j'ai fait dire à Soult de n'établir ses bivouacs qu'après y avoir fait placer une grand'garde.
J'étais roulé dans mon manteau, et couché, grelottant sur une poignée de paille mouillée.

J'avais entendu à peu près tout ce qui s'était dit : et, jusque-là, j'étais bien loin de tout soupçonner quel était leur interlocuteur, mais lorsque je l'entendis : qu'il avait à faire à Soult … Je me levai d'un bond et je reconnus l'Empereur.

Mes grenadiers l'avaient aussi reconnu et chacun s'empressait de s'excuser et de rassembler les tisons pour obtenir un peu de flamme ; mais, par excès de zèle, un maladroit, en se courbant, pour souffler de la bouche, renversa sa giberne par côté.

Comme elle était restée non bouclée de la veille, une douzaine de cartouches qui se trouvaient encore dedans, tombèrent dans les cendres et firent explosion, sans blesser personne, parce qu'il n'y eut pas de résistance relative ; deux souffleurs eurent seulement les cheveux et les moustaches grillés, ce qui fit rire tout le monde, l'Empereur aussi. Le prince Berthier, le grand maréchal du Palais, les généraux aides de camp, les officiers d'ordonnance, le mameluck Rustan [Roustam] et tous les officiers ordinaires de la Maison, cherchaient l'Empereur !

A ce moment, la diane battit sur toute la ligne, l'Empereur fut rejoint par son escorte, la division prit les armes ; et un quart d'heure après, nous étions en marche pour continuer notre route sur Eylau. L'Empereur aimait à s'échapper furtivement et à venir causer familièrement avec les soldats dans leur bivouac. Tout le jour, mes grenadiers n'ont cessé de parler de la visite nocturne de l'Empereur et regrettaient bien qu'il ne fût pas venu une heure plus tôt ; alors, la fournée de pommes de terre n'était pas encore dévorée, et ils l'eussent invité à prendre sa part et à se faire une bosse ["bosse" est pris ici pour "ventre"] avec eux, ce qu'il n'aurait probablement pas refusé."




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Re: Eylau

Message par Bernard » 11 nov. 2017, 21:31

La citation complète est "Dans l'ensemble, le mot est un intensif solennel de succès et remédie avec triomphe à l'absence de substantif usuel et général correspondant à gagner (gain s'étant spécialisé autrement)." Les mots en gras sont soulignés par Alain Rey qui entend souligner ici l'absence de substantif pour dire "gagner". C'est peut-être cette nuance qui vous pose problème. Moi, je respecte les définitions classiques qui ne me posent aucun problème, sachant que je ne pourrais que très difficilement écrire si je devais remettre en question le sens de chaque mot...

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Re: Eylau

Message par Cyril Drouet » 13 nov. 2017, 17:31

Voici comment Napoléon annonça la « victoire » d'Eylau et fit évoluer ses commentaires :

« La victoire m’est restée, mais j’ai perdu bien du monde. La perte de l’ennemi, qui est plus considérable encore, ne me console pas. »
(à Joséphine, 9 février)

« J'ai eu hier une bataille où la victoire m'est restée, mais j'ai perdu du monde. »
(à Cambacérès, 9 février)

« Il y a eu hier une bataille où la victoire nous est restée ; le champ de bataille a été très sanglant. »
(à Clarke, 9 février)

« Il y a eu hier à Preussich-Eylau une bataille fort sanglante. Le champ de bataille nous est resté, mais, si on a de part et d'autre perdu beaucoup de monde, mon éloignement me rend ma perte plus sensible. »
(à Duroc, 9 février)

« Il est deux heures du matin ; je suis fatigué ; je ne puis vous écrire qu’un mot. Le maréchal Duroc vous fera part de la victoire remportée hier sur l’armée russe »
(à Talleyrand, 9 février)

« La bataille d'Eylau aura probablement des résultats heureux pour la décision de ces affaires-ci. L'ennemi s'est retiré en pleine déroute, pendant la nuit, à une marche d'ici. Différents détachements de cavalerie sont à ses trousses. Les résultats en seront 40 pièces de canon et 12 000 prisonniers. On a évalué la perte de l'ennemi à 10 000 blessés et à 4 000 morts; ce n'est pas exagéré. Malheureusement notre perte est assez forte, surfont en gens de marque. Je l'évalue à 1 500 tués et à 4 000 blessés.
Si le bulletin n'était pas arrivé, faites mettre dans le Moniteur qu'une grande bataille a eu lieu dans la vieille Prusse, que l'armée russe a été mise dans une déroute complète. 40 pièces de canon, 16 drapeaux et 10 ou 12 000 prisonniers, sont le résultat de cette action, qui a eu lieu le 8 février, et qui est une des plus mémorables de la guerre. »
(à Cambacérès, 9 février)

« Je profite du courrier que j'envoie à Paris pour vous faire connaître le résultat de la bataille d'Eylau, qui nous a coûté du monde. L'ennemi a éprouvé une horrible boucherie. Il a passé toute la nuit sans pouvoir se rallier. Il est déjà à une marche de nous. Il a perdu 35 à 40 pièces de canon, 10 drapeaux et 10 000 blessés. Porter sa perte à 30 000 hommes, c'est plutôt la diminuer que l'exagérer. »
(à Clarke, 9 février)

« L'ennemi a perdu la bataille, quarante pièces de canon, dix drapeaux, douze mille prisonniers. Il a horriblement souffert. J'ai perdu du monde, seize cents tués et trois à quatre mille blessés. »
(à Joséphine, 9 février)

« Le mal de l'ennemi est immense; celui que nous avons éprouvé est considérable. Trois cents bouches à feu ont produit la mort de part et d'autre pendant douze heures. La victoire, longtemps incertaine, fut décidée et gagnée lorsque le maréchal Davout déboucha sur le plateau et déborda l'ennemi, qui, après avoir fait de vains efforts pour le reprendre, battit en retraite.
[…]
Tous sont morts avec gloire. Notre perle se monte exactement à 1 900 morts et 5 700 blessés, parmi lesquels un millier, qui le sont grièvement, seront hors de service. Tous les morts ont été enterrés dans la journée du 10. On a compté sur le champ de bataille 7 000 Russes.
Ainsi l'expédition offensive de l'ennemi, qui avait pour but de se porter sur Thorn en débordant la gauche de la Grande Armée, lui a été funeste : 12 à 15 000 prisonniers, autant d'hommes hors de combat, 18 drapeaux, 45 pièces de canon, sont les trophées trop chèrement payés sans doute par le sang de tant de braves.
[…]
Cette expédition est terminée, l'ennemi battu et rejeté à cent lieues de la Vistule. L'armée va reprendre ses cantonnements et rentrer dans ses quartiers d'hiver. »
(58e Bulletin, 9 février)

« J'ai battu l'ennemi dans une mémorable journée, mais qui m'a coûté bien des braves. »
(à Joséphine, 11 février)

« Tout ce qui revient des détails de la bataille est que la perte de l'ennemi a été triple de la nôtre, et la nôtre a été considérable, comme vous l'avez vu. »
(à Cambacérès, 12 février)

« Le résultat de la bataille d'Eylau m'a donné 6 000 blessés. »
(à Daru, 12 février)

« Nous avons eu une affaire fort chaude. La canonnade a fait de part et d'autre un mal épouvantable. Nous sommes restés douze heures nous mitraillant sans coups de fusil. L'ennemi a laissé sur le champ de bataille 4 000 cadavres; nous en avons laissé 12 ou 1 500. Il nous a laissé 16 pièces de canon et quelques drapeaux. «
(à Lannes, 12 février)

« La perte de l’ennemi a été énorme. La mienne n’a été que trop considérable ; telle qu’elle est évaluée dans le bulletin, elle est plutôt exagérée qu’atténuée. »
(à Talleyrand, 12 février)

« Ce pays est couvert de morts et de blessés. Ce n'est pas la belle partie de la guerre; l'on souffre, et l'âme est oppressée de voir tant de victimes. »
(à Joséphine, 14 février)

« [L’ennemi] avoue avoir perdu 20 000 hommes, tués et blessés. Sa perte est beaucoup plus forte. »
(59e Bulletin, 14 février)

« La bataille d’Eylau a été fort sanglante. »
(à Cambacérès, 17 février)

« Nous avons eu ici une bataille assez sanglante, puisqu'elle me coûte plus de 1 500 hommes tués et pas loin de 6 000 blessés.
[…]
L'ennemi a perdu 15 ou 16 généraux tués. Sa perte a été immense; cela a été une véritable boucherie. »
(à Fouché, 17 février)

« La bataille d'Eylau a été très-sanglante et fort opiniâtre. »
(à Joséphine, 17 février)

« Par la bataille d'Eylau, plus de 5 000 blessés russes restes sur le champ de bataille, ou dans les ambulances environnantes, sont tombés au pouvoir du vainqueur. Partie sont morts, partie, légèrement blessés, ont augmenté le nombre des prisonniers. 1 500 viennent d'être rendus à l'armée russe. Indépendamment de ces 5 000 blessés, qui sont restés au pouvoir de l'armée française, on calcule que les Rosses en ont eu 15 000. »
(61e Bulletin, 18 février)

« Nous avons eu une affaire fort sanglante à Eylau. »
(à Fouché, 20 février)

« J'ai eu une bataille très-sanglante le 8, à Eylau, où l'ennemi a été battu. »
(à Mortier, 20 février)

« Les ennemis n’ont pas perdu 14 000 hommes, mais plus de 30 000. »
(à Talleyrand, 20 février)

« .Je verrai avec plaisir que vous, ou le ministre de l'intérieur, ou quelqu'un, donniez une grande fête pour la bataille d'Eylau. »
(à Cambacérès, 21 février)

« J'ai perdu du monde à la bataille d'Eylau. La victoire a été longtemps disputée et l'ennemi a fait des efforts de toute espèce. »
(à Jérôme, 25 février)

« Tous les rapports que l'on reçoit s'accordent a dire que l'ennemi a perdu à la bataille d'Eylau 20 généraux et 900 officiers tués et blessés, et plus de 30 000 hommes hors de combat. »
(63e Bulletin, 28 février)

« Après la bataille d'Eylau, l'Empereur a passé tous les jours plusieurs heures sur le champ de bataille, spectacle horrible, mais que le devoir rendait nécessaire. Il a fallu beaucoup de travail pour enterrer tous les morts. On a trouvé un grand nombre de cadavres d'officiers russes avec leurs décorations. Il parait que parmi eux il y avait un prince Repnine. Quarante-huit heures encore après la bataille, il y avait plus de 500 Russes blessés qu'on n'avait pas encore pu emporter. On leur faisait porter de l'eau-de-vie et du pain, et successivement on les a transportés à l'ambulance.
Qu'on se figure, sur un espace d'une lieue cariée, 9 ou 10 000 cadavres, 4 ou 5 000 chevaux tués, des lignes de sacs russes, des débris de fusils et de sabres, la terre couverte de boulets, d'obus, de munitions, 24 pièces de canon auprès desquelles on voyait les cadavres des conducteurs tués au moment où ils faisaient des efforts pour les enlever; tout cela avait plus de relief sur un fond de neige : ce spectacle est fait pour inspirer aux princes l'amour de la paix et l'horreur de la guerre.
Les 5 000 blessés que nous avons eus ont été tous évacués sur Thorn et sur nos hôpitaux de la rive gauche de la Vistule, sur des traîneaux. »
(64e Bulletin, 2 mars)

« Les relevés faits, il en résulte que la perte que nous avons éprouvée à la bataille d'Eylau, telle qu'elle est portée dans le bulletin, est plutôt exagérée qu'atténuée. Elle se trouve être de 3 000 blessés et de 1 500 morts. »
(à Cambacérès, 11 mars)

« Selon M. Daru, je n'aurais pas eu plus de 3 000 blessés à la bataille d'Eylau. »
(à Clarke, à Duroc, 11 mars)

« Il paraît qu'à Paris on se fait de bien fausses idées sur nos pertes; elles ont été, au contraire, exagérées. Il résulte du relevé des états de l'intendant général que le nombre des blessés, qui est porté dans le bulletin à 5 700, n'est que de 4 300; et, d'après les états des corps, le nombre des morts, au lieu de 1 900, n'est que de 1 500. »
( à Cambacérès, 13 mars)

« J'ai vu, dans vos lettres et dans différents articles de journaux, qu'on se fait à Paris une bien fausse idée de notre position. Le fait est que le bulletin a plutôt exagéré que diminué nos pertes. »
(à Fouché, 13 mars)



De la même manière qu’il convenait d’amoindrir les pertes françaises, il était également nécessaire de peindre la situation russe sous le jour le plus sombre.

Le 27 février, Napoléon écrivait à Talleyrand :
« Le général russe Korff [général major d’un régiment de chasseurs], qui a été pris hier à Peterswalde [au saut du lit, par les hommes du 6e léger, du corps de Ney] vient d'arriver. J'ai longtemps causé avec lui. Il avait sous ses ordres dix bataillons d'infanterie légère qui n'avaient sous les armes que 1 500 hommes, c'est-à-dire 150 hommes par bataillon, tandis que leur complet est de 900 hommes. Cela donne une idée de la perte de l'armée russe. Il a confirmé qu'ils avaient perdu 20 généraux et 900 officiers, perte irréparable pour eux. Il a ajouté qu'on se garderait bien de faire venir les Gardes qui sont encore à Saint-Pétersbourg; que toute l'armée était extrêmement fatiguée, et que les principaux généraux avaient, il y a huit jours, expédié Bagration pour représenter à la cour le mauvais état de l'armée et l'impossibilité de reprendre l'offensive, et appuyer sur la nécessité de s'arranger promptement avec la France et de profiter du moment actuel. Ce général nous a très bien expliqué comment il ne restait plus de troupes en Russie; que le corps même d'Essen était composé de recrues qui ne tiennent pas, ce qui est vrai; que le corps de Michelson était de même nature; que les forces de cet empire colossal consistaient dans cette armée à demi détruite [Napoléon transmit ces informations quasiment mot pour mot le même jour à Bernadotte]. Faites faire des articles pour les journaux de France et d'Allemagne; mais il faut en bien taire la source. »

Les mêmes ordres étaient donnés le lendemain à Fouché :
« Faites courir les nouvelles suivantes, mais d'une manière non officielle; elles sont cependant vraies. Répandez-les d'abord dans les salons : faites-les mettre après dans les journaux. L'armée russe est tellement affaiblie, qu'il y a des régiments qui sont réduits à 150 hommes. Il ne reste plus de troupes en Russie; tous les bons régiments sont à l'armée près de Kœnigsberg; le corps même d'Essen n'est composé que de recrues, comme on l'a vu au combat d'Ostrolenka, où il ne s'est pas fait honneur. L'armée russe demande la paix; elle accuse quelques grands seigneurs d'être achetés par l'Angleterre et de vendre le sang russe pour l'or anglais [cette information se retrouve également dans la missive de la veille à Bernadotte]. Les généraux, après la bataille d'Eylau, ont expédié le général Bagration à Saint-Pétersbourg, pour représenter que l'armée est presque détruite et ne pourrait soutenir la campagne prochaine, et que c'est sans raison qu'on veut soulever une nouvelle guerre contre une nation plus populeuse que la Russie, qui a plus de moyens de se recruter, et qui a plus de ressources en officiers et en hommes habiles. »


Les instructions de Napoléon furent exécutées. Ainsi, on pouvait lire dans le Journal de l’Empire du 14 mars :
« Le 26 février, quelques cavaliers français ont enlevé un courrier qui portait des dépêches à Pétersbourg. La plupart des lettres interceptées parlent des pertes énormes et du découragement de l'armée russe; mais on remarque surtout la suivante, datée de Braunsberg; et adressée à M. Cordier de Launay, secrétaire de S. M. l'empereur de Russie à Pétersbourg:
« Nous continuons nos succès, mon ami. Des circonstances imprévues nous ont empêché de profiter de la victoire d'Eylau pour exécuter le beau plan que nous avions formé de pénétrer à Berlin, et de couper ainsi l'armée française; mais nous marchons de nouveau vers le même but, et vous verrez, par la date de ma lettre, que les Français se flattent en vain de nous retenir derrière la Prégel. Combien notre position actuelle serait favorable pour opérer notre réunion avec l'armée anglaise, qui doit venir nous joindre par la Baltique ! La saison s'y oppose; mais au printemps une flotte formidable viendra appuyer nos flancs et inquiéter ceux de l'ennemi. Nous en avons reçu depuis peu de jours une nouvelle assurance. Je n'ai pas besoin de vous dire que toutes ces victoires ont été chèrement achetées. J'ai perdu mon frère Alexis; il est mort en brave, et je m'en console; mais ce qui m'afflige davantage, c'est de voir notre armée tellement affaiblie, avant le commencement de la campagne, qu'un grand nombre de nos bataillons sont réduits à 200 hommes.
Les Français se vantent d'avoir battu le général Essen à Ostrolenka; ils disent même que cette partie de notre armée ne s'est pas fait honneur; mais nous savons tous qu'elle n'est composée que de recrues. Tous les bons régiments étaient à la belle bataille d'Eylau. Cependant, je me suis bien donné de garde de communiquer votre dernière, par laquelle vous m'annoncez qu'il ne reste plus de troupes en Russie, et que désormais nous ne pouvons attendre que des recrues qui n'ont jamais vu le feu.
Mais malgré ces précautions l'esprit de l'armée, n'est pas bon. Au lieu de l'enthousiasme que devraient exciter nos victoires, je vois avec douleur le nombre des mécontents s'augmenter chaque jour. L'armée ose, accuser assez hautement les auteurs de la guerre d'avoir vendu le sang russe pour l'or anglais ; elle prétend que notre auguste souverain est trompé : enfin, elle va jusqu'à demander la paix. On assure que, nos généraux effrayés de ces dispositions et de nos pertes ont député vers S. M. le prince Bagration, pour prendre de nouveaux ordres. Nous avons contre nous un général habile et entreprenant. Nous nous attendons à une attaque générale vigoureuse, dès que la saison le permettra. Mais quelque soit l'événement, vous savez que votre ami remplira son devoir et mourra à son poste s'il le faut. Tâchez de trouver l'occasion de mettre aux pieds de S. M. l'assurance de mon dévouement sans bornes. Adieu mon ami, le canon se fait entendre. Je vous écrirai dans quelques jours.
Signé : Askof.

Nota : il n’est pas besoin de rappeler que le beau plan dont parle cette lettre, a de nouveau et pour toujours été dérangé par les dernières victoires de la Grande-Armée. »





Voici comment on accueillit les premières nouvelles d'Eylau à Paris :
« [Napoléon] venait de recevoir de Paris la nouvelle de l'arrivée du bulletin de la bataille d'Eylau dans cette capitale; les esprits en étaient retournés: ce n'étaient que lamentations partout; les fonds publics avaient éprouvé une baisse notable. Il comprit bien qu'il arriverait pis encore, si, à la suite de cela, il repassait la Vistule: sa position morale était horrible ; il luttait contre tous; il tint tête à l'orage, eut du courage pour tout le monde, et son inflexible opiniâtreté fit rentrer la raison dans les têtes d'où elle était sortie.
Il écrivit d'une manière sévère au ministre de la police sur la baisse des fonds, lui faisant observer qu'il ne pouvait qu'y avoir inertie de sa part, puisqu'il n'y avait pas lieu à un pareil discrédit, ou bien qu'il avait laissé le champ libre à la malveillance, habile à saisir tout ce qui peut nuire à l'autorité souveraine.
Le ministre, effrayé par la seule pensée de voir, pour la seconde fois de la campagne, l'empereur de mauvaise humeur contre lui, se procura une lettre du général Defrance à son beau-père, dans laquelle il lui racontait l'événement d'Eylau, ajoutant qu'il allait, avec sa brigade de carabiniers, reprendre les cantonnements qu'il avait auparavant derrière la Vistule. Il envoya cette lettre à l'empereur, comme la cause du mouvement des fonds publics, parce que, disait-il, le beau-père du général Defrance l'avait fait circuler.
L'empereur gronda le général Defrance; mais le ministre avait fait un lourd mensonge : il aurait mieux fait de dire que cette baisse provenait de la frayeur dont tout le monde était atteint, chaque fois que l'on voyait les destinées de la France et de chaque famille soumises à un coup de canon.»
(Savary, Mémoires) :

On retrouve également trace des mauvaises impressions parisiennes dans la correspondance de Cambacérès :

1er mars :
« La nouvelle de la bataille d’Eylau a laissé dans les esprits, une sorte d’impression de tristesse qui ne pourra se détruire qu’avec le temps. On sait que la perte de notre côté a été considérable ; mais on l’exagère.
[…]
Je diffère [le départ de 180 dragons de la Garde ordonné par l’Empereur] de quelques jours, afin de ne pas donner un nouveau motif à la sollicitude du public. »

3 mars :
« [La publication des 60 et 61e Bulletins] produira dans le public u très bon effet qui, je ne crains point de le dire à Votre Majesté était nécessaire, à cause de l’inquiétude qu’avaient répandues dans tous les esprits les premières relations de la bataille d’Eylau. »

7 mars :
« Depuis les pertes faites à Eylau et auxquelles Votre Majesté a donné de justes regrets, l’impression de tristesse que la lecture de Bulletins avait faite naître, l’inquiétude de plusieurs familles sur le sort de leurs enfants dont on n’a point encore de nouvelles, enfin le défaut d’ordre pour un Te deum avaient été pour moi autant de motifs d’ajourner l’exécution de ces projets [la célébration d’une grande fête ordonnée par l’Empereur, à l’occasion de la bataille d’Eylau].
Aujourd’hui, qu’il n’y a plus de doutes sur les résultats de la victoire d’Eylau, que le combat du 16 présente de nouveaux avantages et que la rentrée des troupes de Votre Majesté dans leurs quartiers d’hiver nous donne lieu de penser qu’il n’y aura plus de quelques temps d’opérations militaires, je vais, encouragé par l’opinion que vous daignez me témoigner, donner une fête aussi nombreuse et aussi brillante qu’il me sera possible. »


La fête souhaitée par l’Empereur le 21 février (missive à laquelle Cambacérès répondit comme vu plus haut le 7 mars) eut finalement lieu le dimanche soir 15 mars, au palais du Petit-Luxembourg, chez Joseph. Joséphine, Julie Clary, rène de Naples, Pauline et Caroline y assistèrent. Les festivités commencèrent par un bal et se prolongèrent au milieu de la nuit par un souper auquel furent conviés près de 600 invités. La fête continua par des danses jusqu’au petit matin.
Le Moniteur publia à cette occasion les lignes suivantes :
« La victoire mémorable remportée sur les Russes à la journée d'Eylau, les succès qui , dans les combats livrés depuis cette journée, ont constamment couronné les armes de Sa Majesté l’Empereur et Roi, la conquête des trophées glorieux dus à l’inébranlable constance et au courage héroïque de la Grande Armée, méritaient de nouvelles actions de grâces : la reconnaissance et l’admiration publique avaient besoin de s’exprimer.
S.A.S. le prince archichancelier de l’Empire a saisi l’occasion que lui offraient ces nouveaux triomphes, pour se rendre l’interprète des sentiments qui inspirent à tous les Français, et particulièrement aux habitants de cette grande capitale. »

Outre cette fête, la bataille d’Eylau fut également célébrée par le concours lancé par Denon le 2 avril :
« La bataille d'Eylau est un de ces événements qui occupent dans l'histoire une place signalée ; elle devient par cela le patrimoine des arts, particulièrement de la peinture, qui peut seule rendre l'âpreté du site et du climat, et la rigueur de la saison pendant laquelle cette mémorable bataille a été donnée.
Le directeur général du Musée Napoléon a cru de son devoir de se saisir de ce sujet et, étant absent, de le proposer, par la voix publique, aux peintres d’histoire.
Comme toutes les batailles ont un caractère de ressemblance, il a pensé qu'il était préférable de choisir le lendemain de celle d'Eylau, et le moment où l'Empereur, visitant le champ de bataille, vient porter indistinctement des secours et des consolations aux honorables victimes des combats.
Le directeur général a donc demandé à Sa Majesté la permission de proposer aux artistes d'en faire chacun une esquisse, qui sera jugée parla 4e classe de l'Institut national. On voudrait que le» esquisses fussent dans la proportion la plus rapprochante de 4 pieds (12 décimètres) et calculées de manière à ce que les figures du premier plan soient dans le tableau, d'une proportion de forte nature. Le tableau sera de même grandeur que celui de l'hôpital de Jaffa, et le prix sera de 16 000 francs. Il sera de même exécuté en haute lisse par la manufacture des Gobelins. Les deux esquisses que la classe de l'Institut jugera avoir mérité un premier et un deuxième accessit seront honorées chacune d'une médaille d'or de 600 francs.
Lesdites esquisses devront être déposées au secrétariat du Musée Napoléon, où elles seront reçues jusqu'au 15 mai 1807 inclusivement. Ce terme est de rigueur.
Le directeur général joint ici une description faite sur le champ de bataille d'Eylau, au moment où, le lendemain de celle bataille, l'Empereur a fait la revue des corps qui y avaient combattu.
Pour donner une idée juste des positions, le directeur général a fait déposer à la direction du Musée Napoléon un croquis du champ de bataille. Chaque artiste qui voudra concourir pourra le consulter, en s'adressant au secrétaire général, qui lui communiquera une note détaillée pour le site et les costumes. Les groupes de figures du croquis, tels vrais qu'ils soient, ne doivent pas gêner les artistes dans leurs compositions. Tout ce qui est mobile dans le premier plan est absolument à la volonté du peintre et au choix qu'il fera des situations énoncées dans la description ci-après.


Notice pour les concurrents.
L'Empereur visite le champ de bataille de Preuss-Eylau, le 9 février 1807.
L'armée française, victorieuse le 8 février 1807 à Preuss-Eylau, avait bivouaqué pendant la nuit sur le champ de cette mémorable bataille, que l'armée russe, complètement battue, avait abandonné précipitamment pendant cette même nuit.
Le 9, à la pointe du jour, l'avant-garde de l'armée française poursuivait l'ennemi sur tous les points, et trouvait les routes de Kœnigsberg couvertes de morts, de mourants et de blessés russes abandonnés, ainsi que canons, caissons et bagages.
Vers midi, l'Empereur monta à cheval : il était accompagné des princes Murat et Berthier, des maréchaux Soult, Davout, Bessières, du général écuyer de Caulaincourt, de ses aides de camp généraux Mouton, Gardanne, Lebrun, de plusieurs autres officiers de sa maison, ainsi que d'un piquet de chasseurs de la garde, et des princes et officiers gardes d'honneur polonais. Il passa en revue plusieurs divisions des corps des maréchaux Soult, Augereau et Davout, qui se trouvaient encore sur le champ de bataille, et parcourut successivement toutes les positions qu'avaient occupées, la veille, les différents corps français ou russes. La campagne était entièrement couverte d'une neige épaisse sur laquelle étaient renversés des morts, des blessés et des débris d'armes de toute espèce; des traces de sang contrastaient partout avec la blancheur de la neige; les endroits où avaient eu lieu les charges de cavalerie se remarquaient par la quantité de chevaux morts, mourants ou abandonnés; des détachements de Français et de prisonniers russes parcouraient en tout sens ce vaste champ de carnage, et enlevaient les blessés pour les transporter aux ambulances de la ville. De longues lignes de cadavres russes, de blessés, de débris d'armes et de havresacs abandonnés dessinaient d'une manière sanglante la place de chaque bataillon et de chaque escadron. Les morts étaient entassés sur les mourants au milieu des caissons brisés ou brûlés et des canons démontés. L'Empereur s'arrêtait à chaque pas devant les blessés, les faisait questionner dans leur langue, les faisait consoler et secourir sous ses yeux. On pansait devant lui ces malheureuses victimes des combats : les chasseurs de sa garde les transportaient sur leurs chevaux; les officiers de sa maison faisaient exécuter ses ordres bienfaisants. Les malheureux Russes, au lieu de la mort qu'ils attendaient d'après l'absurde préjugé qu'on leur a imprimé, trouvaient un vainqueur généreux. Étonnés, ils se prosternaient devant lui, ou lui tendaient leurs bras défaillants en signe de reconnaissance. Le regard consolateur du grand homme semblait adoucir les horreurs de la mort et répandre un jour plus doux sur cette scène de carnage. Un jeune hussard lithuanien, auquel un boulet avait emporté le genou, avait conservé tout son courage au milieu de ses camarades expirants. Il se soulève à la vue de l’Empereur : « César, lui dit-il, tu veux que je vive ; eh bien ! qu'on me guérisse, je le servirai fidèlement comme j'ai servi Alexandre. »

Le 18 mai, l’exposition publique commença dans la grande galerie du musée Napoléon. Vingt-cinq esquisses étaient présentées et le public au rendez-vous : « La foule des curieux est immense : à peine peut-on approcher de celles qui appellent le plus l'attention. Jamais exposition semblable n'avait attiré un si grand nombre d'amateurs » (Journal de l’Empire, 20 mai)
Même avis dans la Gazette du lendemain : « Le public se porte e» foule, pour voir les esquisses exposées depuis lundi, dans la grande galerie du Louvre » ; qui poursuit ainsi : « les suffrages paraissent se réunir en faveur de l'esquisse qui se trouve placée la dernière en entrant; on y reconnaît effectivement un talent déjà exercé en ce genre ; mais il faut convenir que toutes se ressentent plus ou moins de la grande précipitation avec laquelle elles ont été faites. D'autres aussi attestent que l'amateur comme l'artiste a été admis au concours, car on ne peut se dissimuler que quelques-unes ont l'air de véritables caricatures.»
Le Journal de l’Empire (22 mai) fut également séduit par l’œuvre mise en avant par la Gazette :
« Il faut je crois, considérer comme une heureuse inspiration du génie le développement que l'un des concurrents a osé donner à l'idée fournie par le programme.
L'action du jeune Lithuanien est d'un homme de courage, qui sent le prix de la vie à l'instant de la douleur, dont l’âme ne s’est point abattue à l'aspect de la mort. Il y a dans son discours un mélange de finesse et de naïveté que la situation rend singulièrement touchant, on ne pouvait rien imaginer de plus spirituel pour fixer les regards du monarque, et appeler sur soi les soins de ceux qui distribuaient les secours à cette multitude de blessés. Mais cette anecdote n'est pas, il s'en faut de beaucoup, la grande action de la journée, elle tient, il faut le dire, trop de place dans la composition indiquée par le programme. Ce qui appartient à l'histoire, ce que la peinture pouvait exprimer bien plus sûrement que de vaines paroles, c'est le sentiment de cette noble douleur dont le vainqueur se sentit ému à l'aspect de tant de destructions et de souffrances causées par la guerre : trait ineffaçable de caractère, qui ne fut point l’effet d'un mouvement passager, que l'on retrouve profondément empreint dans les discours et dans les actions de plusieurs jours, que la postérité ne pourra révoquer en doute, qu'il faudra qu’elle admire comme font les contemporains.
L'auteur de l’esquisse dont nous parlons a saisi ce trait: l'Empereur embrasse d'un regard plein d’émotion le vaste champ de carnage ; il exprime du reste la résolution prise avec lui-même de mettre un terme à ces désastres. Cette action intérieure et silencieuse, qui se manifeste seulement par le mouvement de la physionomie, est de celles qu’un peintre habile peut rendre avec plus de précisions que ne ferait l’écrivain : c'est une de ces circonstances infiniment rares et précieuses pour l’art, où la peinture est plus puissante que le discours et peut ajouter quelque chose aux récits de l'historien et même aux chants du poète : le reste de la composition est sagement ordonné. Le jeune Lithuanien se distingue dans la foule des malheureux qui se pressent sur les pas du héros consolateur ; les pertes de la journée précédente et les douleurs de la nuit, sont reproduites par d’ingénieux épisodes. La neige s'élève en monticules sur un grand nombre de morts ; les blessés en sont couverts, il faut la faire tomber de dessus leurs membres pour reconnaitre les plaies ; l'exécution est facile et vigoureuse, la disposition pittoresque, la couleur brillante. Les suffrages et les vœux se réunissent, en génaral, pour cette esquisse. »

Il est probable que cette esquisse (dont l’auteur, conformément au règlement du concourt devait rester secret) était celle de Gros.
Le 23 juin, ce dernier remportait finalement le concours ; victoire commentée ainsi par le Mercure de France (27 juin) : « Jamais jugement d Académie n'a été plus conforme à l'avis unanime du public »

Gros commença son tableau six mois plus tard et l’acheva durant l’été 1808. L’œuvre fut présentée au Salon et Gros fut décoré de la Légion à l’occasion de la visite de Napoléon le 22 octobre.


Le célèbre tableau :
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Pour mémoire, le 1er accessit avait été accordé à Meynier :
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Dans la lignée des directives de Denon, on peut aussi citer cette œuvre réalisée, sous la direction de Longhi, par Calliano (gravure) et Anderloni (dessin) :
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Les trois artistes italiens, Napoléon ayant accepté l'hommage, reçurent chacun en 1812 une médaille d’or.




Il convenait également, afin d’amoindrir les mauvaises impressions nées du 58e Bulletin, d’offrir une nouvelle version aux Français. Napoléon s’y attacha et écrivit le 25 mars à Cambacérès :
« On a dû envoyer au dépôt de la guerre à Paris trois planches de la bataille d'Eylau, qui donnent une idée claire de cette bataille. Veillez à ce qu'en trois fois vingt-quatre heures ces trois planches soient gravées à l'eau forte et répandues dans Paris. Vous pouvez aussi ordonner qu'on fasse un livret des bulletins qui ont trait à cette bataille et de la relation qui en a été faite par un officier français, avec ces trois planches. Vous l'enverrez à Milan au prince Eugène, qui le fera traduire en italien, et au roi de Hollande, qui le fera traduire en hollandais. »

Les trois planches correspondaient aux plans suivants :
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Pour ce qui est de la relation, elle fut dictée par Napoléon à Bertrand et intitulée « Relation de la bataille d’Eylau, par un témoin oculaire, traduite de l’allemand »
En voici quelques extraits :
« Tel est le récit de la bataille d’Eylau. La moitié de l’armée française n’a point donné : l’autre moitié n’a ressaisi la victoire que par des efforts de courage et des dispositions du moment. L’ennemi a attaqué, a été battu, et; a échoué dans tous ses projets. Il eût été détruit, si l’officier porteur: des dépêches pour le prince de Ponte-Corvo les eût brûlées; car tout était calculé pour que l’ennemi ne comprit que quarante-huit heures plus tard ce qu’il apprit par ces dépêches. L’armée russe a échappé à sa perte par un de ces événements que se réserve le hasard pour rappeler aux homme qu’il est pour quelque chose dans tous les calculs, dans tous les événements, et que les grands résultats qui détruisent une armée et changent la face d’une campagne, sont sans doute le fruit de l’expérience et du génie, mais qu’ils ont besoin d’être secondés par lui.
[…]
L’ennemi a laissé sur le champ de bataille 7 000 morts, plusieurs milliers de blessés, et avoue lui-même en avoir plus de 16 000 à Kœnigsberg. C’est exagérer notre perte que de la porter de 16 à 1 800 hommes. Il est constant que les blessés ne montent pas même au nombre qu’on croyait d’abord : il y en a moins de 5 000.
Depuis le mois de décembre, l’ennemi a perdu 175 pièces de canon, plus de 25 drapeaux et 40 000 hommes. On conçoit facilement les raisons qui ont rendu la perte de l’ennemi si considérable. Outre qu’il a été plusieurs jours en retraite et vivement poursuivi, il a perdu le champ de bataille, où il a laissé un grand nombre de ses blessés, dont beaucoup ont péri par l’impossibilité de les soigner. Il faut ajouter à cela que l’ennemi ayant été presque toujours en bataille sur quatre et cinq lignes entremêlées de colonnes serrées, l’artillerie, qui a été l’arme particulièrement en jeu dans cette journée, a été et a dû être plus meurtrière pour lui que pour l’armée française, qui, moins nombreuse, était en bataille dans l’ordre mince.
Le lendemain, l’armée française eût marché sur Kœnigsberg, si les chemins n’étaient devenus impraticables par le changement de la saison. D’ailleurs, le général français n’avait point levé ses cantonnements pour prendre l’offensive, mais pour repousser l’agression faire sur le bas de la Vistule; son but était rempli. Il sentait bien qu’une campagne ouverte au milieu des frimas du nord, dans la saison la plus rigoureuse, avait contre lui beaucoup de chances que feraient disparaître le soleil du printemps et la belle saison. Les projets du général français ont été combinés après la bataille de Pultusk comme après celle d’Eylau : il a toujours cherché à se rapprocher de ses dépôts plutôt qu’à s’en éloigner. Il est une position dans une campagne où l’on n’a plus d’intérêt à gagner du terrain ; et telle était alors la position de l’armée française. »

Cette relation associée aux planches ainsi qu’aux bulletins de la campagne fut finalement publiée sous le titre de « Bataille de Preussisch-Eylau, gagnée par la Grande Armée, commandée en personne par S.M. Napoléon 1er, Empereur des Français, roi d’Italie, sur les armées combinées de Prusse et Russie, le 8 février 1807 »





Pour terminer, alors que Napoléon, suite à la boucherie d'Eylau, revendiquait la victoire et amoindrissait ses pertes, voici ce que l'on écrivait dans le camp d’en face :

« Sire,
J’ai la satisfaction d’annoncer à V. M. I. que l’armée dont V. M. a. daigné me confier le commandement, vient de remporter une nouvelle victoire. Le combat qui vient d’avoir lieu a été sanglant et destructeur. Il a commencé le [7 février] à trois heures de l’après midi et a duré jusqu’au [8] à six heures du soir.
L’ennemi à été complètement défait. Mille prisonniers et 12 étendards que j’ai l’honneur d’envoyer à V. M. I. sont tombés entre les mains des vainqueurs. Aujourd’hui, Buonaparté à la tête de ses meilleures troupes a attaqué mon centre et mes deux ailes; mais il a été repoussé et battu partout. Ses gardes ont attaqué plusieurs fois mon centre sans le moindre succès. Après un feu très vif, ils ont été repoussés sur tous les points, par la baïonnette et par les charges de cavalerie. Plusieurs colonnes d’infanterie et des régiments de cuirassiers d’élite ont été détruits.
Je ne manquerai pas de transmettre à V. M. le plutôt possible, un rapport détaillé de la bataille mémorable de Preussisch Eylau.
Je crois que notre perte peut excéder 6 000 hommes, je ne crois pas exagérer lorsque j’évalue la perte de l’ennemi à plus de 12 000 hommes. »
(Bennigsen à Alexandre, 8 février 1807)

Bennigsen transmit par la suite un rapport plus détaillé dont voici quelques extraits :
« Cette sanglante bataille qui commença le 7 Février à trois heures après-midi, se termina le lendemain à minuit. La perte de l’ennemi, de son propre aveu, s’élève à 30 mille hommes tués et 12 000 blessés ; nous avons fait 2 000 prisonniers, et il est tombé 12 aigles en notre pouvoir. Notre perte consiste en 12 000 tués et 7 900 blessés. Il y a eu quatorze généraux français de tués ou blessés. Nous avons neuf officiers-généraux blessés, mais la plupart si légèrement qu’ils ont déjà rejoint l’armée. Je manquerais au premier de mes devoirs, si j’oubliais de rendre aux troupes de Sa Majesté le témoignage honorable qui leur est dû à si juste titre, pour la bravoure et la persévérance qu'elles ont montrée, et d’assurer Votre Majesté que son armée, en acquérant une nouvelle gloire immortelle, a offert au monde l’exemple et la preuve à jamais mémorable de tout ce que peut faire un peuple qui combat pour la défense de son pays, et pour remplir, au prix de son sang et de sa vie, les vues généreuses d’un monarque qu’il adore. C’est en vain que Buonaparté a prodigué ses vastes ressources; en vain il a cherché à exciter le courage de ses soldats ; en vain il a sacrifié une portion considérable de son armée : la bravoure et la constance de l’armée Russe ont résisté à tous ses efforts, et lui ont enfin arraché une victoire longtemps douteuse. Comme je suis resté maître du champ de bataille, j’y suis demeuré toute la nuit, et j’ai considéré alors ce qu’il y avait à faire. Je suis fort aise aujourd’hui d’avoir pris la détermination de me porter vers Konigsberg ; je pouvais m’y procurer d’abondantes ressources de toute espèce pour l’armée, et donner à mes soldats, après des travaux si longs et si glorieux, le repos dont ils avaient besoin, tandis que l’armée française affaiblie et découragée, restait sous les armes. J’espérais, en me portant ainsi en arrière, engager l’armée française à me suivre ; mais il n’y a en que douze régiments de cavalerie, sous le commandement du maréchal Murat, qui l’aient tenté, et ils ont été presque détruits auprès de Mansfeld. Après cette nouvelle perte, l’ennemi a commencé sa retraite. »

Alexandre appris la nouvelle de la « victoire » alliée le 19 février. Le lendemain, il écrivait à Bennigsen :
« Vous comprendrez facilement, Général toute la joie que j’ai éprouvée à l’heureux résultat de la bataille de Preussisch-Eylau. Vous avez eu la glorieuse fortune de vaincre celui qui jusqu'à ce jour n'avait jamais été vaincu. Il m’est excessivement agréable de pouvoir vous témoigner ma reconnaissance ainsi que celle de notre patrie toute entière. Ce courrier est chargé de vous remettre les insignes de l’ordre de Saint-André et j’ai invité en même temps le Ministre des finances à vous servir une pension annuelle de 12 000 roubles.
Toute l'armée, placée sous vos ordres, recevra comme gratification un tiers de sa solde annuelle, et j'attends avec impatience de vous la liste de ceux que vous aurez jugés dignes d'une récompense, pour leur témoigner ma gratitude, je vous avoue que mon seul regret a été d'apprendre que vous avez reconnu nécessaire de vous replier. »
" Grâce aux prisonniers. Bonchamps le veut. Bonchamps l'ordonne ! " (d'Autichamp)

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