L'homosexualité de Cambacérès...

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Joker
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L'homosexualité de Cambacérès...

Message par Joker » 14 janv. 2020, 19:00

Talleyrand, jamais avare d'un coup bas pourvu qu'on le colporte, apercevant les trois consuls, Bonaparte, Cambacérès et Lebrun, glisse à son voisin, en bon latiniste : « Voici Hic (celui-ci), Haec (celle-là) et Hunc (ça). » On ne peut être plus explicite.

Napoléon, lui-même, ne s'y trompe pas. Alors que Cambacérès se présente essoufflé et en retard à un rendez-vous, il invente une excuse : « J'ai été retenu par des dames. »
Mais le petit Corse, furieux d'avoir attendu, ne le rate pas : « Quand on a rendez-vous avec l'empereur, on dit à ces dames de prendre leur canne et leur chapeau et de foutre le camp ! »

Après plusieurs scandales Napoléon, exaspéré, comprend qu'il faut désormais agir et mettre un terme aux épanchements et aux quolibets.

Dans les salons imposants de son hôtel, il convoque son archichancelier, il fait les cent pas, fulmine et s'exprime sans détour : « Vous allez prendre une maîtresse et vous montrer avec elle, je vous prie ! Vous êtes ridicule, mon ami. A moins que vous ne soyez fou ! »
Cambacérès, bien obligé, obtempère et opte peu de temps après pour Mlle Guizot, une comédienne du théâtre des Variétés… qui présente la particularité – fâcheuse – d'adorer se déguiser en homme !
On jurerait qu'il se comporte volontiers en mauvais garnement. Ou bien son inconscient a parlé, allez savoir.
Heureusement, la jeune protégée tombe rapidement enceinte. L'Empire respire. Le soulagement, pourtant, sera de courte durée.

Croisant Cambacérès, un membre de la cour se précipite vers lui afin de le féliciter : « Ah ! Monseigneur, voilà une grossesse qui vous fait honneur ! »
A quoi l'autre, agacé par cet empressement déplacé, répond, sur un ton glacial : « Vous en féliciterez l'auteur. En ce qui me concerne, je n'ai connu Mlle Guizot que postérieurement. »

Mais ces moqueries incessantes ont forgé sa résistance, sa détermination et construit son geste politique le plus fort : c'est sous son impulsion, en effet, qu'a été rédigé le Code civil, un code égalitaire, applicable à tous, que tant d'autres pays allaient imiter.

(Source Philippe Besson)
« L'usage nous condamne à bien des folies ; la plus grande est celle de s'en faire l'esclave. »
Napoléon Bonaparte ; Maximes et pensées

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Re: L'homosexualité de Cambacérès...

Message par Royal Scot's Guard » 14 janv. 2020, 20:53

Encore un excellent récit.
On ne s'en lasse pas !
Mille mercis Mon Cher Joker.
:salut:
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Cyril Drouet
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Re: L'homosexualité de Cambacérès...

Message par Cyril Drouet » 15 janv. 2020, 01:52

Joker a écrit :
14 janv. 2020, 19:00
Cambacérès, bien obligé, obtempère et opte peu de temps après pour Mlle Guizot, une comédienne du théâtre des Variétés… qui présente la particularité – fâcheuse – d'adorer se déguiser en homme !
On jurerait qu'il se comporte volontiers en mauvais garnement. Ou bien son inconscient a parlé, allez savoir.
Heureusement, la jeune protégée tombe rapidement enceinte. L'Empire respire. Le soulagement, pourtant, sera de courte durée.

Croisant Cambacérès, un membre de la cour se précipite vers lui afin de le féliciter : « Ah ! Monseigneur, voilà une grossesse qui vous fait honneur ! »
A quoi l'autre, agacé par cet empressement déplacé, répond, sur un ton glacial : « Vous en féliciterez l'auteur. En ce qui me concerne, je n'ai connu Mlle Guizot que postérieurement. »
Le récit est sans doute "excellent", mais il convient quand même de se pencher quelque peu sur ce qu'on y lit.
Ce passage est tiré de l'ouvrage rédigé en 1818 par Defauconpret, intitulé "Anecdotes sur la cour et l'intérieur de la famille de Napoléon Bonaparte" :
"[Cambacérès] ne manquait jamais de s'endormir à l'Opéra ; mais aux Variétés, Mlle. Cuisot, jeune et jolie actrice de ce théâtre, venait le trouver dans sa loge et se chargeait de le tenir éveillé. Il l'avait prise pour maîtresse par décence, pour faire taire les mauvais bruits qui couraient sur lui, et dont nous nous abstiendrons de parler, aussi par décence. Elle accoucha peu de mois après que le public fut informé qu'elle était entretenue par Cambacérès. On lui attribua cet enfant, mais il s'en défendit toujours, et en rejeta l'honneur sur M. de B. qui avait été amant en pied de Mlle. Cuisot avant son altesse. "Je ne l'ai connue que postérieurement," disait-il avec un sang froid comique."


Cet ouvrage était censé retranscrire les informations données par la veuve Durand.
Or voici ce que cette dernière écrivit à ce propos quand elle rédigea l'année suivante "Mes souvenirs sur Napoléon, sa famille et sa cour" :
"Je dois au Public quelques détails sur la publication d'une Brochure, où beaucoup de personnes vivantes figurent d'une manière peu honorable.
[...]
Un ami de ma famille, retiré depuis quelque temps à Londres [...]me priait de lui communiquer les notes qu'il savait que j'avais recueillies. Soit pressentiment, ou prudence, je refusai d'abord, lui objectant les chagrins qui avaient tourmenté ma vie, et la crainte de les voir renaître par cette publicité. Il me rassura en me jurant de garder le secret. Vaincue par de nouvelles instances, je lui fis parvenir le cahier qu'il demandait.
Mais quel fut mon étonnement lorsqu'on me parla d'une brochure venue de Londres, dans laquelle on déchirait plusieurs personnes de la cour de Napoléon. Quoique défendue, je parvins à m'en procurer un exemplaire : j'y trouvai une partie des notes et des portraits que j'avais envoyés, mais totalement tronqués ou défigurés par des réflexions aussi déplacées qu'inconvenantes.
[...]
Ces portraits sont joints à des anecdotes controuvées, que je dois à la vérité de démentir"

L'anecdote contée par Defauconpret (et colportée depuis ici et là...) ne se retrouve pas dans l'ouvrage de Mme Durand.

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Cyril Drouet
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Re: L'homosexualité de Cambacérès...

Message par Cyril Drouet » 15 janv. 2020, 10:52

Joker a écrit :
14 janv. 2020, 19:00
Après plusieurs scandales Napoléon, exaspéré, comprend qu'il faut désormais agir et mettre un terme aux épanchements et aux quolibets.

Dans les salons imposants de son hôtel, il convoque son archichancelier, il fait les cent pas, fulmine et s'exprime sans détour : « Vous allez prendre une maîtresse et vous montrer avec elle, je vous prie ! Vous êtes ridicule, mon ami. A moins que vous ne soyez fou ! »

Ce passage est toute évidence inspiré (avec pour le moins de légèreté si c’est le cas) des Mémoires de la duchesse d’Abrantès :
« Le premier consul avait quelquefois de l'humeur de ce qui lui revenait à l'égard de Cambacérès. Je l'ai vu même une fois en colère en écoutant la traduction d'un passage des journaux anglais. On ridiculisait le second consul, et du second au premier la distance n'étant pas longue, le journaliste ennemi ne l'avait pas regardée comme obstacle. Le premier consul frappa du pied, et dit à Joséphine :
« Il faut te mêler de cela, entends-tu ? Il n'y a qu'une femme qui puisse dire à un homme qu'il n est ridicule. Si je m'en mêle, je lui dirai, moi, qu'il est fou. »
Je ne sais si madame Bonaparte a réussi à bien dire au consul Cambacérés qu'il était ridicule. Mais ce que je sais, c'est que, tout en étant toujours un homme fort distingué par son savoir, sa politesse et ses dîners, il est toujours demeuré ce qui fâchait si fort le premier consul. »


A propos du « ridicule » dont parle la duchesse, voici ce que cette dernière écrivait juste avant ; on y parle des hommes l’accompagnant dans ses promenades mais avant tout de sa manière de s’habiller :
« Cambacérés, le second consul, ayant l'habit brodé, la manchette, la culotte courte, les bas de soie, le soulier ciré au vernis anglais, fermé de la boucle d'or, le chef couvert d'une perruque à queue et recouvert d'un chapeau à trois cornes, bien planté, bien établi, et narguant de là les titus et les petits chapeaux des incroyables.
C'était d'Aigrefeuille portant son habit bleu de ciel en velours ras, aux boutons de strass , avec sa grosse et ronde figure toujours luisante comme s'il sortait de l'eau, regardant sous le nez les demoiselles de joie qui riaient au sien, avec ses gros yeux ronds et brillants comme ceux d'un chat.
C'était Monvel habillé de noir de la tête aux pieds, et à qui il ne manquait qu'une pleureuse à chaque manche pour lui faire demander lequel était mort de sa mère ou de son grand-père, d'autant que ce costume lugubre encadrait une figure qui n'était pas gaie, comme on sait.
C'était Lavollée aussi avec sa jeune figure au milieu d'un habit habillé.
Enfin tout cela formait, avec Cambacérés, un tout qui ne se divisait jamais : voilà pourquoi j'en ai parlé en continuant son portrait comme j'aurais décrit un accessoire à son habit ou à sa coiffure. Il est possible aujourd'hui d'entendre dire sérieusement qu'on est allé se promener au Palais-Royal, qu'on a traversé les Tuileries en habit habillé, en costume quelconque, sans être pris pour un mardi-gras. Mais au temps non seulement du Consulat, mais même de l'Empire, rien ne peut donner une juste idée des mœurs de l'époque relativement à ce que je viens de raconter de Cambacérés; car je ne plaisante pas, ainsi que peuvent se le rappeler tous ceux qui vivaient alors, en disant que presque tous les soirs le second consul allait soit aux Tuileries, soit au Palais-Égalité, et cela en sortant du théâtre des Variétés ou Montansier, comme on l'appelait, ou bien encore de l'Opéra : car il ne manquait pas un soir d'aller au spectacle. Je demande en même temps à ceux qui l'ont vu comme moi, quelle immense et choquante disparate cela faisait avec tout ce qui entourait cette étrange troupe de cinq ou six hommes, marchant gravement à la suite de leur chef, devisant avec un parler aussi lent, aussi retenu que s'ils eussent été des disciples de Platon, le suivant à Sunium. A cette époque, le costume des hommes était surtout en opposition entière avec l'habit habillé. Il y avait toute la jeune génération par exemple qui ne connaissait ce costume que pour l'avoir vu au théâtre »

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Re: L'homosexualité de Cambacérès...

Message par Cyril Drouet » 16 janv. 2020, 15:45

Joker a écrit :
14 janv. 2020, 19:00
Napoléon, lui-même, ne s'y trompe pas. Alors que Cambacérès se présente essoufflé et en retard à un rendez-vous, il invente une excuse : « J'ai été retenu par des dames. »
Mais le petit Corse, furieux d'avoir attendu, ne le rate pas : « Quand on a rendez-vous avec l'empereur, on dit à ces dames de prendre leur canne et leur chapeau et de foutre le camp ! »
Je passe sur l’expression « petit Corse » qui donne un indice sur l’approche de Besson vis à vis de l’histoire napoléonienne...
La réplique citée plus haut a fait florès et a été de très nombreuses fois reprises avec diverses variantes en fonction de l’imagination plus ou moins développée de ceux qui l’ont reprise. Cependant, un point m’interroge. Si je ne m’abuse, cette anecdote est apparue pour la première fois en 1835 dans le recueil (à lire avec des pincettes) intitulé « Napoléon. Journal anecdotique et biographique de l'Empire et de la Grande Armée » ; et ici (si l’anecdote est véridique, et l’ouvrage en question prête fortement au doute) ce n’est pas Napoléon qui sermonne Cambacérés, mais Cambacérès lui-même vis à vis d’un conseiller d’état :
« Cambacérès, que son titre et la faveur dont il jouissait auprès de Napoléon plaçait dans une position sociale d'exception, était d'un naturel peu patient; peut-être aussi sa haute fortune politique n'avait-elle contribué qu'à rendre encore plus irascibles ses impatiences. Il arriva donc qu'un jour, un conseil, où il devait être prononcé sur une affaire grave, avait été convoqué chez le prince. La présence d'un des honorables membres, dont l'opinion devait entraîner le rejet de la question, ou la faire passer en force de loi, était vivement désirée; l'archichancelier, après avoir vainement attendu une demi-heure l'arrivée de cet homme d'état, l'envoya chercher. Quelques minutes après le départ du message, ce conseiller se présente devant le prince, qui l'apostrophe assez vivement; et plus le retardataire cherche à s'excuser aux yeux de l'archichancelier, moins celui-ci trouve bonnes et valables les raisons présentées. Sa colère même ne connaît plus de borne, et dans un de ces moments où l'homme ne réfléchit plus à la portée des paroles qu'il prononce, l'archi-chancelier fait entendre ces mots foudroyants :
« Vous dites, monsieur, que vous avez été retenu chez vous par des dames, eh bien ! monsieur, quand on est attendu au conseil, et que l'on reçoit chez soi des dames, on les prie très poliment de prendre leurs cannes et leurs chapeaux , et l'on s'en va. »
Un témoin oculaire rapporte que l'archi-chancelier après avoir lâché cette boutade se prit à rire, et tendit les mains au pauvre retardataire. »

Anecdote amusante donc, mais fort douteuse - même dans sa forme première- et qui a été depuis bien transformée...

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Re: L'homosexualité de Cambacérès...

Message par Cyril Drouet » 16 janv. 2020, 17:57

Joker a écrit :
14 janv. 2020, 19:00
Talleyrand, jamais avare d'un coup bas pourvu qu'on le colporte, apercevant les trois consuls, Bonaparte, Cambacérès et Lebrun, glisse à son voisin, en bon latiniste : « Voici Hic (celui-ci), Haec (celle-là) et Hunc (ça). » On ne peut être plus explicite.
Là encore un bon mot fort célèbre, mais que Besson aurait du connaître et retranscrire sous la forme « hic, haec, hoc ».
Au delà de l’erreur, on peut s’interroger sur l’origine de la formule de Talleyrand. En 1842, un ouvrage en parle en ces termes :
« Lorsque le Consulat fut formé et son personnel nommé, M. de Talleyrand proposait à ceux qui trouvaient la formule de citoyen premier consul, citoyen second et troisième consul, trop longue, de l'abréger par ces trois mots latins, hic, hæc, hoc. M. de Montron achevait sa pensée, en ajoutant hic pour le masculin, hæc pour le féminin, hoc pour le neutre, faisant allusion au rôle que chacun des personnages, Napoléon, Cambacérés et Lebrun pouvaient jouer dans cette trinité du pouvoir. »
(Encyclopédiana – Recueil d’anecdotes anciennes, modernes et contemporaines - tiré de tous les recueils de ce genre publiés jusqu'à ce jour, de tous les livres rares et curieux touchant les mœurs et les usages des peuples ou de la vie des hommes illustres, des relations de voyages et des mémoires historiques, des ouvrages des grands écrivains, etc, de manuscrits inédits - pensées, maximes, sentences, adages, préceptes, jugements, etc. anecdotes, traits de courage, de bonté, d'esprit, de sottise, de naïveté, etc. saillies, reparties, épigrammes, bons mots, etc. traits caractéristiques, portraits, etc.)


On est bien loin de la source primaire et je m’interroge s’il en existe une. On a beaucoup prêté à Talleyrand et je serais curieux de savoir quel contemporain a pu rapporter un tel trait. Si quelqu’un a cela sous le coude, je suis preneur...

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