Une créole, agent secret des Vendéens.

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Joker
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Une créole, agent secret des Vendéens.

Message par Joker » 13 janv. 2020, 20:09

GUERRE DE VENDEE
UNE JOLIE CREOLE, AGENT SECRET DES VENDEENS, NEGOCIE LA PAIX DE LA JAUNAIE (17 février 1795)

Marie-Gabrielle Chambon était née en 1742 à Saint-Domingue. A dix-huit ans, après le décès de ses parents, elle s’était trouvée à la tête d’importantes plantations de cannes à sucre, dont elle s’était mise elle-même à diriger l’exploitation. Elle épousa en 1779 l’un de ses cousins, Jean-Baptiste Gasnier de l’Epinay (1738-1793), capitaine de navires. La révolte des Noirs obligea le couple et leurs cinq enfants à s’embarquer sur le dernier navire en partance pour Nantes, avec la seule servante qui leur était restée fidèle, Honorine – plus familièrement Lorine- qui emportait sous ses jupes une arme singulière : une hache d’abordage, souvenir de voyage du père de sa maîtresse ; une hache d’abordage dont elle ne va bientôt plus se séparer.
Monsieur Gasnier mourut peu de semaines après leur arrivée à Nantes, au mois de mars 1793. L’un des deux fils avait rejoint l’armée de Charette –où il sera tué quelques jours plus tard- l’autre étant retourné à Saint-Domingue –il y sera massacré-, et Madame Gasnier, ses trois filles en bas âge et Lorine se retrouvèrent seules dans une ville en pleine tragédie.
Au mois d’octobre parut Jean-Baptiste Carrier (1756-1794), s’entourant rapidement d’individus louches, dont un certain Jean-Jacques Goullin (1756-1797), qui dominait le Comité révolutionnaire. Une compagnie répressive, fondée par les deux hommes, dont les membres, appelés « les Marats » reçurent tous les droits, tous les pouvoirs. Madame Gasnier s’était installée dans une belle demeure formant l’angle de la rue Félix (aujourd’hui cours Henri IV) et de la rue Pigalle (rue Clémenceau actuelle). Goullin habitait la maison voisine. Il remarqua la créole, la trouva suspecte sans effort, et, une nuit, accompagné des « Marats » s’en vint frapper à sa porte. Avec un étonnement que l’on peut deviner, ils furent accueillis ar une Antillaise armée d’une hache d’abordage, qui prononçait des paroles incompréhensibles en roulant des yeux féroces ! Elle ne réussit pas, bien sûr, à leur faire peur ! … Et Madame Gasnier parut, s’étonna doucement de cette visite à une heure aussi tardive, demanda des explications que l’on négligea évidemment de lui fournir. Elle n’y prit garde. Elle était gaie, souriante. Elle proposa de s’asseoir et, pourquoi pas, de se désaltérer. Lorine ayant –provisoirement – abandonné son arme, était déjà à la cave à la recherche de bonnes bouteilles.
Goullin et ses « Marats », surpris par une telle réception (ils n’y étaient certes pas habitués !), acceptèrent l’invitation de « l’Américaine », comme on la nommait dans le quartier. Ils en profitèrent si bien qu’ils s’endormirent à table, et Lorine n’eut plus qu’à les coucher sur des matelas qu’elle avait disposés dans la salle à manger. Ils se réveillèrent fort tardivement le lendemain et s’empressèrent de quitter les lieux, très penauds de l’aventure. Mais Goullin se reprit vite : il revint le soir même et arrêta son « hôtesse » sous l’inculpation « d’avoir détourné de leurs devoirs les serviteurs de la République ».
Restée seule avec les enfants, Lorine montre un étonnant courage. La voici multipliant les démarches auprès d’importants personnages, parlementant, plaisantant quand il le faut, criant aussi … et usant de singuliers arguments. Ainsi, un jour, Goullin voit soudain entrer dans son bureau Lorine, qui a réussi à tromper la vigilance des gardes du corps. Elle a caché sous ses jupes sa hache d’abordage, qu’elle brandit au nez du farouche révolutionnaire Celui-ci, pris d’une peur panique, et n’ayant d’arme à sa portée, n’ose appeler à l’aide, et s’empresse de signer la grâce de Madame Gasnier !
Goullin, être chétif et faible, qui effrayait les Nantais, Goullin était un lâche : une heure plus tard, il faisait incarcérer la courageuse Antillaise et ses jeunes protégés. Toutefois, les pleurs des enfants émurent l’un des soldats chargés de les garder. Il en référa à son chef, Bouthelier, bon et loyal, qui avait néanmoins conservé à quelque crédit auprès du Comité révolutionnaire et qui parvint à faire relâcher Madame Gasnier, ses enfants, et sa brave Lorine.

UN BON DEJEUNER, DU VIN, DES CIGARES : LA PAIX EST EN VUE.
Mais il fallait se cacher. On se réfugia dans une maison de la place des Agriculteurs (de nos jours place Viarme), dans le faubourg nord-ouest de la ville. Cette place, Jacques Cathelineau (1759-1793), le voiturier, chef de la Grande Armée Catholique et Royale, y avait été mortellement blessé en combattant. François Athanase Charette de La Contrie (1763-1796) y sera fusillé. La maison qui abrita Madame Gasnier existait encore au début des années 1970, petite, avec d’étroites fenêtres derrière lesquelles Lorine, sa hache d’abordage auprès d’elle, guettait constamment, craignant les recherches des « Marats ». La nuit seulement, Madame Gasnier sortait et se dirigeait rapidement là-bas, vers la Loire, à l’Entrepôt, où Carrier et ses acolytes emprisonnaient les condamnés à la noyade. L’on sait que les enfants n’étaient pas hélas exclus de ces massacres (trois cents environ, estime-t-on, périrent ainsi). Cependant, quelques geôliers, touchés par leurs pleurs et leur état d’épuisement, consentaient, la nuit en général, que certains fussent confiés à des personnes secourables que Madame Gasnier, principalement, rassemblait à cet effet. Près de deux cents enfants échappèrent ainsi à une mort affreuse.
Sur la place de la Petite-Hollande, à Nantes, entre les bras de la Loire maintenant comblés, se trouve encore un magnifique hôtel, construit en 1740 pour Nicolas Perrée du Coudray de la Villestreux (1690-1766), riche colon de Saint-Domingue et riche armateur. Là s’était installé Carrier. Le fleuve coulait à ses pieds, cette Loire qui lui était si utile. Mais il avait aussi d’autres moyens d’épuration : la guillotine, devant la prison du Bouffay, le fusil, dans les carrières de Gigant, à l’ouest de la ville. Lorsqu’il quittera son poste, au début de l’année 1794, rappelé à Paris, puis à son tour –enfin- condamné et exécuté, il laissera plusieurs milliers de morts, « je suis fâché d’avoir été si doux », déclara-t-il à Goullin lors de son joyeux dîner d’adieu.
Carrier s’en est allé, mais l’hôtel de la Villestreux continue d’être occupé par les représentants de la Convention qui lui succèdent ; car si la Terreur a maintenant pris fin, la Guerre de Vendée se poursuit, et les troupes de Charette ne cessent de menacer la ville.
C’est alors que reparaît Madame Gasnier. Elle ose maintenant sortir de sa retraite. Par l’intermédiaire d’une famille amie, elle est rentrée en relation avec Marie-Anne Charette de La Contrie (1757-1809), la sœur du général. Elle a vu tant de malheurs et tant de crimes qu’elle ne peut imaginer que cette guerre fratricide n’ait une fin. Elle va concevoir un plan singulier …
Les Représentants et leur suite occupent seulement une partie de premier étage de l’hôtel de la Villestreux, qui est de proportion imposante. Madame Gasnier a appris qu’un appartement contigu à celui des Représentants est vacant. Elle réussit, tout simplement, à le louer et à y emménage bientôt avec son « valet de chambre » - un ancien magistrat de la Cour des Comptes de Bretagne, Louis Bureau de la Batardière (° ? - +1808), et sa « cuisinière »- Marie-Anne Charette -, ses trois enfants, et Lorine, bien sûr. Elle ne sait pas exactement ce qu’elle fera, mais elle suppose déjà que ce particulier voisinage avec les révolutionnaires, loin de l’exposer à une nouvelle arrestation, va, au contraire, la servir ; servir plutôt la cause de la Vendée. Une simple cloison sépare son boudoir du grand bureau des Représentants. Elle peut écouter leurs conversations. La fenêtre de cette même pièce fait suite à leur balcon.
Depuis Carrier, les Représentants se sont succédé à un rythme rapide. Albert Ruelle (1754-1805) vient d’arriver, porteur de directives de la Convention, qui semble vouloir mettre fin à la révolte par des moyens accrus. Mais Ruelle est un esprit lucide. Il sait que l’on ne doit rien brusquer. Depuis Carrier, d’ailleurs, l’image du Représentant sanguinaire et grossier a disparu, et Ruelle est un honnête homme, courtois et humain dans la mesure du possible. On se croise entre voisins, car l’escalier et le palier sont communs. L’on se sourit, puis l’on se parle, les enfants forment le lien habituel. Et puis, il y a le valet de chambre du Représentant qui se trouve de solides affinités avec Lorine…
Un jour, Madame Gasnier, reprenant l’arme toute pacifique dont elle s’était déjà servie, invita Ruelle à souper. Celui-ci s’empressa d’accepter, et l’habitude fut prise : tous les mardis, le Représentant retrouvait, avec un plaisir non dissimulé, une chaude atmosphère qui lui faisait estimer fort agréable, en somme, sa mission de Nantes. De quoi s’entretenait-on ? De tout, bien sûr, mais principalement de la guerre et de Charette que l’on ne pouvait réussir à vaincre… Il venait d’être victorieux encore, à La Houllière, à Frétigné, dans les Mauges, aux Moutiers, près de Pornic…
Ce soir-là, 4 décembre 1794, il y avait là à souper, outre Ruelle, Jean-Baptiste Camille de Canclaux (1740-1817), ci-devant marquis et présentement redevenu général en chef de l’Armée de l’Ouest. Au dessert, la bonne chère et les bons vins aidant, les Républicains étaient parvenus au point où l’on est prêt à tout comprendre, tout admettre ; tout, ou presque tout… Madame Gasnier alors, bravement, attaqua. Elle parla de la guerre, de ses horreurs, de la volonté de paix que la Convention semblait manifester. Et pourquoi ne pas imaginer que Charette ait cette même volonté ? Oui, pourquoi ? Ruelle et Canclaux acceptèrent d’autant mieux cette hypothèse que Lorine venait de servir une délicieuse eau-de vie… Se rencontrer ? Mais comment ? Aucun contact n’a pu être établi entre les deux parties. Alors, Madame Gasnier, qui avait gardé la tête froide, s’enhardit encore. Et comme Ruelle, après un aussi excellent repas, exprimait le désir de féliciter la cuisinière, la courageuse femme avoua tout net que cette cuisinière n’était autre que Marie-Anne Charette …
D’un bond, Canclaux s’était levé, en proie à une grande fureur. Ruelle, plus calme, resta assis, mais s’étouffa dans son cigare, tandis que Lorine s’empressait de remplir à nouveau les verres … Il y eut un long et pénible silence, troublé seulement par les lourdes exclamations du général, mais Madame Gasnier ne se démonta pas, et reprit … Pourquoi Marie-Anne ne se rendrait-elle pas près de son frère pour provoquer de salutaires négociations ? … Ruelle s’étant levé à son tour, marcha de longues minutes au travers de la pièce et, vaincu par tant d’audace et d’habileté, accepta …

LA PAIX DE LA JAUNAIE EST SIGNEE !
Cinq jours plus tard, Marie-Anne rejoignait son frère à son quartier général de Belleville, non loin de la Roche-sur-Yon. Madame Gasnier, Bureau de la Batardière et un officier républicain, Jean-Baptiste Bertrand-Geslin (1770-1843), l’accompagnaient. Charette, après beaucoup d’hésitations, consentit à l’ouverture de négociations, et le 26 février 1795, ce fut, à Nantes, un extraordinaire spectacle.
Les Républicains et les Royalistes, qui s’étaient rencontrés pendant plusieurs jours au château de la Jaunaie, aux portes de la ville, étaient parvenus à un accord sur les points principaux : rétablissement du culte et abandon de la conscription, les deux causes essentielles du soulèvement. En contrepartie, Charette promit-il la reconnaissance de la République en exigeant que le petit roi Louis XVII, prisonnier au Temple, lui fût confié ? De nombreux points de ce qu’on l’on nomme « le traité de la Jaunaie » demeurent obscurs. Néanmoins une paix était signée. Alors, pour la marquer d’éclatante façon, on prit une décision qui, peu de temps plus tôt, eût pu paraître le comble de l’invraisemblance : l’entrée en commun, et en cortège, dans la ville de Nantes.
Oui, ce fut un extraordinaire spectacle. Il était quatre heures quand, au son des cloches et des salves d’artillerie, on pénètre dans la cité. Charette venait en tête, ayant Canclaux à sa droite. Monté sur un magnifique alezan caparaçonné, il était ceint d’une large écharpe blanche à fleurs de lys et coiffé d’un chapeau à la Henri IV, surmonté donc du traditionnel panache blanc. Derrière, s’avançaient, mêlés, les chefs des deux armées, puis les cavaliers royalistes, étendards blancs déployés, et les grenadiers précédant une musique militaire. Suivaient trois carrosses à bonnets rouges transportant les négociateurs. La cavalerie républicaine fermait la marche. La foule était innombrable et ne cessait de crier, de hurler sa joie.
Le cortège, après avoir traversé les ponts de la Loire, parcourut la plupart des rues et des quais de la ville, même ceux de l’horreur des noyades, du côté de l’Entrepôt. Puis il passa devant la prison du Bouffay où, encore quelques semaines auparavant, se dressait la guillotine. Là, Charette s’arrêta, et retirant lentement son chapeau, salua d’un geste large. Et, devant la foule stupéfaite, Canclaux et ses officiers l’imitèrent. Les acclamations avaient cessé. Il y eut un long, très long silence… Soudain, Charette sembla vouloir fuir, puis retint sa monture. Et le défilé s’ébranla à nouveau, pour se disloquer devant l’hôtel de la Villestreux. Madame Gasnier, pleurant d’émotion, était descendue pour accueillir Charette. Et Lorine, à la fenêtre, brandissait sa hache d’abordage en signe de joie …

CHARETTE COMMANDE DE LA TÊTE LE PELOTON D’EXECUTION.
Le soir, l’enthousiasme fut à son comble. On dansa chez le Représentant. On dansa le lendemain au théâtre Graslin, où Charette parut et fut acclamé. Deux jours et deux nuits de folie et d’oubli. Et quatre mois plus tard …
Quatre mois plus tard … Pour le moment tout allait bien, dans cette euphorie qui caractérise souvent les bonheurs précaires. Madame Gasnier, l’instigatrice de la paix revenue –chacun maintenant le savait-, Madame Gasnier devint très populaire. Fréquemment, la foule s’amassait devant ses fenêtres et l’acclamait. Charette, qui n’avait cessé de se montrer soucieux et mal à l’aise, Charette, la fête terminée, avait regagné Belleville, mais à Nantes, les Vendéens, les anciens « brigands », jouissant de leur incroyable aventure, se promenaient librement dans la ville, sur « la Fosse » et rue Crébillon principalement, chapelet à la ceinture, l’image du Sacré-Cœur sur la poitrine, et chantant des cantiques.
Quatre mois plus tard … Soudain, le 20 juin, la nouvelle de la mort de Louis XVII au Temple parvient à Belleville. Or, le petit roi était déjà très malade au moment de la réunion de la Jaunaie, ce qui avait été soigneusement caché aux Vendéens. Charette accuse ses adversaires de duplicité et ordonne la reprise d’une lutte qui va devenir plus que jamais sans merci. Et le bonheur de Madame Gasnier est fini, irrémédiablement.
Charette, après des poursuites douloureuses, fut capturé, amené à Angers et, par la Loire, ramené à Nantes. Et le 27 mars 1796, jour de Pâques, un peu plus d’une année seulement après son entrée triomphale, on lui fit parcourir par dérision, à pied, rues et quais de la ville. Et cela pendant trois heures. Précédé de quatre musiques et de cinquante tambours, d’un détachement d’un régiment d’artillerie et de cavalerie, et de l’état-major de l’armée républicaine – Canclaux s’était cependant abstenu- il avançait, indifférent et calme, parlant parfois aux gendarmes qui l’entouraient… Madame Gasnier et Marie-Anne suivaient de loin le lamentable défilé, qui montait maintenant la rue Jean-Jacques Rousseau jusque devant le théâtre Graslin. Là, il y eut une pause, et une musique joua tranquillement un morceau de son répertoire. Charette attendait, le regard tourné vers l’ouest, où déclinait le soleil. Partout, la foule était considérable. Le mercredi, ce même cortège conduisait Charette au lieu de son exécution, près du mur d’un paisible jardin de la place des Agriculteurs (actuelle place Viarme, on l’a vu). Il avait été condamné trois heures avant. Il commanda, d’une inclinaison de tête, le tir du peloton.
La mort du chef Vendéen fit de Madame Gasnier une vieille dame. Anéanti son beau rêve, anéanties sa force et sa joie. Elle dut quitter l’Hôtel de la Villestreux, où l’on feignait maintenant de l’ignorer et s’aperçut très vite qu’il lui fallait s’enfuir si elle ne voulait retourner en cette prison de l’ancien couvent du Bon Pasteur, qu’elle avait connu trois ans auparavant. Laissant ses enfants à la garde d’une amie, elle partit secrètement, une nuit, pour Paris, emmenant Lorine. Elle réussit à déjouer les embûches des policiers lancés à sa poursuite et gagna l’Angleterre, où elle vécut jusqu’à la Restauration.
Alors, seulement, elle rentra à Nantes. Elle y reprit son action. Elle n’avait plus à essayer d’arrêter une guerre affreuse, mais elle voulait essayer de secourir les survivants. Plus de trente mille veuves et quelque cent cinquante mille blessés et orphelins se trouvaient dans un total dénuement et tant et tant d’anciens insurgés étaient dans la misère. Cela était scandaleux, elle voulait le faire savoir au roi. Elle était indignée que Louis XVIII eût décerné au général Louis-Marie Turreau de Garambouville (1756-1816) le massacreur, le responsable des Colonnes Infernales de début 1794 et au général Jean-Pierre Travot (1767-1836), qui avait arrêté Charette, la croix de l’Ordre royal et militaire de Saint-Louis ; tandis que le général Gabriel-Marie Joseph d’Hédouville (1756-1825), le vainqueur du général chouan Georges de Cadoudal (1771-1804) avait été fait pair de France !
Charles X venait de succéder à son frère. Il se montrera moins ingrat, moins oublieux peut-être. Et puis, elle l’avait rencontré plusieurs fois, réfugié en Angleterre. Il n’y avait aucune raison qu’il ne la reçût point. Elle emprunta l’argent nécessaire et se rendit à Paris. Elle avait quatre-vingt-trois ans, mais avait gardé toute la vivacité, son indépendance et son courage, et aussi son franc-parler. Elle parvint aux Tuileries, mais elle n’avait pas de lettre d’introduction. Son arrivée fit quelque sensation, l’on s’en doute. Lorine, très heureusement, était restée à Nantes. Elle parlementa avec un factionnaire, avec un autre, un troisième enfin, absolument stupéfaits devant cette très vieille dame qui prétendait voir le roi parce qu’elle l’avait rencontré en Angleterre : « Oui, mes petits, insistait-elle, je veux voir le roi, et je le verrai ! ». Un chambellan de la chambre du roi, Louis de Charlat, passait. Il a raconté la scène. Jeune officier républicain, il avait défilé à Nantes. Il s’approcha et reconnut Madame Gasnier. Il la fit entrer au palais : « Je veux voir le roi, répétait-elle, je veux voir le roi. »
LA RENCONTRE DE « BONBLANC » ET DE MADAME GASNIER.
Et elle le vit. Introduite auprès du souverain, celui-ci se souvint parfaitement d’elle. Et ici se place une histoire amusante : elle se mit soudain à appeler le roi « Bonblanc ». Charles X, fort étonné, on le comprend, répéta interrogativement : « Bonblanc ? ». Et Madame Gasnier d’expliquer qu’elle le nommait ainsi en son for intérieur en Angleterre, et que « Bonblanc » n’avait aucun rapport avec sa qualité de « blanc », par rapport à « bleu » -républicain-. Non, elle l’avait trouvé fort pâle, alors « blanc », tout simplement : « Cela n’a pas beaucoup changé, précisa-t-elle, vous ne faites pas assez d’exercice. »
Le roi se mit à rire, et la conversation s’engagea. Madame Gasnier indiqua le but de sa démarche, s’indigna, montra une liste impressionnante de noms d’anciens combattants, de veuves, d’orphelins dans la misère. Il fallait les secourir, les sauver. Charles X promit, et madame Gasnier se retira après avoir lancé un sonore « Au revoir, Bonblanc ! » qui conduisit au bord de l’évanouissement l’huissier chargé de la reconduire. Elle n’avait pas osé parler de la triste situation dans laquelle elle se débattait.
Rentrée à Nantes, elle reçut, quelques jours plus tard, le portrait du roi, ce qui lui fit infiniment plaisir, mais n’améliora pas ses finances !
L’on pouvait encore voir il y a peu d’années, boulevard Delorme (boulevard Guis’thau de nos jours), à l’angle de la rue Bertrand-Geslin (l’officier républicain ayant accompagné Madame Gasnier près de Charette, et devenu maire de Nantes), l’on pouvait voir une humble maison, avant que des démolisseurs « promoteurs » n’aient achevé de bannir l’histoire de ce lieu ; une simple maison, mais belle de son histoire passée. Une fenêtre au premier étage : c’est de là que Madame Gasnier, dans son fauteuil, regarda avidement une dernière fois l’animation de la vie avant de s’éteindre, le 6 juin 1834, à quatre-vingt-trois ans d’âge.
Lorine, à ses côtés, bien vieille elle aussi, n’avait pas pu hélas se servir de sa hache d’abordage pour défendre sa maîtresse contre la mort …

D’après Jacques-Philippe CHAMPAGNAC. (Historia)
« L'usage nous condamne à bien des folies ; la plus grande est celle de s'en faire l'esclave. »
Napoléon Bonaparte ; Maximes et pensées

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Cyril Drouet
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Re: Une créole, agent secret des Vendéens.

Message par Cyril Drouet » 14 janv. 2020, 13:26

Joker a écrit :
13 janv. 2020, 20:09
De nombreux points de ce qu’on l’on nomme « le traité de la Jaunaie » demeurent obscurs. Néanmoins une paix était signée.
A ce propos, Napoléon dans ses dictées hélèniennes a dit ceci :
"Les articles secrets du traité de la Jaunaye donnent une juste idée de l'habileté des négociateurs républicains, et de la crédulité des négociateurs vendéens : les voici :
Les républicains, convaincus qu'après plusieurs années de combats infructueux, ils ne peuvent assujettir ni détruire les royalistes du Poitou et de la Bretagne, sont convenus des articles suivants :
1° La monarchie sera rétablie.
2° La religion catholique sera remise dans toute sa splendeur.
3° En attendant l'époque du rétablissement de la monarchie, les royalistes resteront entièrement maîtres de leur pays; ils y auront des troupes soldées aux dépens de l'état, qui seront à l'entière disposition de leurs chefs.
4° Les bons signés au nom du roi, et qui ne s'élèvent qu'à 1 500 000 fr., seront acquittés sur les caisses de l'état; les royalistes garderont en outre tout ce qu'ils ont pris aux républicains.
5° Les chefs et les soldats royalistes recevront de grosses sommes pour les indemniser de leurs pertes et de leurs services.
6° Non seulement on ne pourra imputer aux royalistes rien de ce qui s'est passé, mais encore on lèvera le séquestre de leurs biens et de ceux de leurs parents condamnés.
7° Les émigrés qui se trouvent en Bretagne ou en Poitou seront censés n'être jamais sortis de France , parce qu'ils s'y sont battus pour le roi.
8° Tous les royalistes resteront armés jusqu'à l'époque du rétablissement du trône, et, jusqu'à cette époque, ils seront exempts d'impôts, de milices et des réquisitions de tout genre."

L'Empereur se base en fait ici, en le recopiant, sur l'ouvrage de Berthre de Bourniseaux paru en 1819 "Histoire des guerres de la Vendée et des Chouans, depuis l'année 1792 jusqu'en 1815".
Il convient cependant de grandement relativiser une telle affirmation, Jean-Clément Martin ("Sur le traité de paix
de La Jaunaye, février 1795 - Les conditions d'un compromis" ; Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest, 1997) considérant à ce propos les fameuses clauses secrètes comme "peu probables".

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