Pour dépasser les controverses sur Napoléon - Par Serge SCHWEITZER

Modérateur : Joker

Avatar du membre
L'âne
 
Messages : 2807
Enregistré le : 14 juil. 2017, 07:03
Localisation : Corsicasie

Pour dépasser les controverses sur Napoléon - Par Serge SCHWEITZER

Message par L'âne »

Contrepoints - 30 MARS 2021

En cette année du bicentenaire de la mort de Napoléon, Thierry Lentz surprend le lecteur en proposant un dictionnaire historique couvrant de façon thématique l’intégralité des dimensions de la période.


2021 est la date du bicentenaire du décès de l’un des trois personnages préférés des Français selon toutes les études, c’est-à-dire Louis XIV, Napoléon, Charles de Gaulle.

Le Covid venant au secours des autorités, permet à ces dernières de faire le service minimum durant l’année 2021, baptisée « année Napoléon ». C’est que les petits gestapistes de la pensée se sont préparés en rangs serrés qui, pour faire de l’Empereur celui qui a rétabli l’esclavage, qui, pour l’assimiler à l’un des pères du patriarcat, qui encore, pour en faire un assoiffé de batailles rêvant à des saignées, qui enfin, rendant compte du Code civil, le présente comme celui qui a gravé dans le marbre le statut subordonné de la femme.

Cette énumération pourrait être suivie de bien d’autres : ainsi du débat sur la nature du régime ou encore sur les conséquences des Cent Jours, de Waterloo et d’une France plus resserrée à l’issue du Congrès de Vienne en 1799.

Bref, la liste est interminable et chaque jour des faux savants, des idéologues, des historiens de pacotille nous expliquent à coups d’à peu près toutes les raisons pour lesquelles il faut effacer, si cela était possible, de la mémoire collective cet épisode, passant directement de la fin de la Révolution aux lois de 1875. Comme l’histoire serait belle si l’on effaçait le Consulat, le Premier Empire, les deux Restauration, le Roi des français, le Second Empire enfin.

C’était compter sans Thierry Lentz avec « Napoléon, dictionnaire historique » et « Pour Napoléon »

Le grand historien de Napoléon n’est pas un mystère, ni un individu mystérieux. Mais il y a néanmoins un mystère Thierry Lentz. Avec Napoléon, Dictionnaire Historique et Pour Napoléon, il atteint son quarante-et-unième ouvrage. Habituellement, même chez les plus grands historiens, quand ils cèdent à la facilité d’une production trop abondante, les contenus s’en ressentent. Mais avec Thierry Lentz, on ne court pas ce risque. Il a beau en être à son quarante-et-unième ouvrage sur le Consulat et l’Empire, nulle répétition d’aucun ordre.

En cette année du bicentenaire de la mort de Napoléon, on attendait de lui une biographie couronnant des décennies de recherches. Thierry Lentz surprend le lecteur en proposant un dictionnaire historique fort de plusieurs centaines de notices couvrant de façon thématique l’intégralité des dimensions de la période.
Rien n’y manque : bien sûr les batailles ou les institutions, ou encore les personnages, ou enfin l’ensemble des Codes déclinés durant la période, sans omettre les Constitutions ou la grande loi sur les lycées et les universités. Mais encore, de l’économie jusqu’aux cardinaux noirs, des chevaliers de la foi au Concordat, de la Cour des comptes au divorce de Napoléon et Joséphine, des arts jusqu’à l’exécution du Duc d’Enghien, du franc germinal jusqu’à l’Hôtel des Invalides, de l’Institut à la Marseillaise, des Mémoires aux voyages officiels, rien, absolument rien ne manque.

L’information est sûre, le style simultanément alerte et concis, le format des notices miséricordieux, la bibliographie complète. Pour chaque notice, les faits, d’abord les faits, toujours les faits. Mais parsemés ici ou là de jugements, toujours fondés, quelquefois cruels mais mérités, toujours cependant équitables.
Le travail formel de l’éditeur est d’une qualité remarquable. On goûte aux notices comme on choisirait dans une boîte de chocolats dont chacun le disputerait en saveur aux autres. Beaucoup sont un tel régal intellectuel que l’on y revient. Et alors de découvrir la remarquable richesse d’informations de chaque description.

Le seul reproche que l’on pourrait faire à l’auteur, c’est le sentiment de découragement qu’il nous laisse, car une question légitime pourrait être la suivante : comment peut-on tout savoir sur tout, fût-ce sur une période aussi courte, mais aussi riche ? On imagine que, directeur général de la Fondation Napoléon, notre auteur est entouré de toute une équipe qui, ici fait les recherches, là écrit un premier jet. Une fréquentation de l’auteur permet d’affirmer qu’il n’en est rien.

Thierry Lentz écrit tout seul, chaque matin, fait lui-même ses recherches, et pousse le vice jusqu’à non seulement tout écrire, mais encore tout contrôler.
Il en résulte un instrument de travail incomparable permettant de dire que dans les études napoléoniennes, il y a un avant Napoléon, Dictionnaire Historique, et un après. Évidemment, en ce domaine, loin de retrancher, tout s’additionne.

Ce n’est pas un hasard si l’ouvrage est dédicacé à Jean Tulard et que le maître des études napoléoniennes à Paris IV Sorbonne, Jacques-Olivier Boudon, est cité autant de fois que nécessaire, sans compter de très anciens complices de l’auteur à la Fondation Napoléon, Pierre Branda et Peter Hicks (qu’un Anglais soit l’une des pièces maîtresses de la Fondation n’efface pas Trafalgar et Waterloo, mais adoucit ces épisodes et surtout, démontre qu’un ennemi héréditaire ne l’est pas pour l’éternité).

Le deuxième ouvrage, Pour Napoléon, est d’une nature très différente et plus difficile à qualifier. De taille réduite – un peu plus de deux cents pages –, de petit format, il constitue une démonstration de son courage intellectuel. Sans aucune pudeur, ni hésitation, ni autocensure, en vingt chapitres courts et alertes, l’auteur passe en revue toutes les accusations concernant le Consul puis l’Empereur et s’interroge pour savoir ce qu’il y a d’admissible et ce qu’il faut évincer dans les accusations en question.

Là encore, l’information est de premier ordre, les démonstrations impeccables, et notre auteur n’hésite pas à donner dans l’historiquement incorrect, fustigeant les ignorants, les désinformateurs, les idéologues. Certains cumulent ces trois caractéristiques. Notre auteur sait d’avance qu’il va décrocher à ce jeu-là l’insulte désormais suprême, c’est-à-dire d’être lapidé sur le thème : « l’histoire a dorénavant son Zemmour ». L’auteur a bien raison de n’en avoir cure. C’est qu’il rappelle à bien des reprises que les groupes qui terrorisent les médias sont d’infimes groupuscules ne représentant que des parties résiduelles de l’opinion publique.

Il ne s’agit donc pas de se laisser impressionner par ces minorités. À bien des reprises, Thierry Lentz marque son indépendance d’esprit en départageant ce qui chez Napoléon est à créditer, mais aussi à porter à son débit.

Qu’il soit permis cependant d’exprimer deux regrets.

D’une part, le titre est-il judicieusement descriptif du contenu ? Titrer Pour Napoléon laisse entendre au lecteur que l’on va trouver un plaidoyer pro domo, alors qu’à l’inverse, Thierry Lentz tient les plateaux de la balance à l’équilibre, non pas du tout par une volonté centriste, mais tout simplement parce que pour un personnage de cette importance et qui a tant agi, il est aisé ici de récolter le bon grain, là de séparer l’ivraie.

D’autre part, l’ouvrage aurait sans doute gagné à se débarrasser une fois pour toutes de la question de la pollution intellectuelle et de ses procédés en deux ou trois chapitres, pour ensuite se concentrer exclusivement sur le fond des réussites et des échecs de l’Empereur.

Or, dans presque tous les chapitres, l’auteur, révolté par l’ignorance et la propagande, revient encore et encore sur les petits terroristes de la pensée. Un lecteur hâtif, il en existe, risque d’apprécier l’ouvrage comme étant d’abord un pamphlet, alors qu’il s’agit d’une mise au point sur l’Empereur.
À ces réserves près, que le cadencement des fêtes de Pâques et anniversaires soit l’occasion de faire un immense plaisir à tous ceux que l’on veut honorer en offrant l’un ou l’autre ouvrage.

Thierry Lentz, Napoléon, Dictionnaire Historique, Perrin, 2020, 29€
Thierry Lentz, Pour Napoléon, Perrin, 2021, 15€
Aurea mediocritas
  • Sujets similaires
    Réponses
    Vues
    Dernier message
  • Napoléon 1er – Revue du Souvenir Napoléonien n°93 : la naissance de Napoléon
    par Le Briquet » » dans Livres - Revues - Magazines
    10 Réponses
    2775 Vues
    Dernier message par Général Colbert
  • L’art au service du pouvoir – Napoléon I – Napoléon III
    par C-J de Beauvau » » dans L'actualité napoléonienne
    0 Réponses
    1630 Vues
    Dernier message par C-J de Beauvau
  • Napoléon à table et Napoléon cuisinier
    par Joker » » dans Livres - Revues - Magazines
    1 Réponses
    383 Vues
    Dernier message par Turos M. J.
  • Being Napoléon
    par Joker » » dans Napoléon à travers les Arts
    4 Réponses
    922 Vues
    Dernier message par Frédéric