Les 5 procès de Napoléon - Le Figaro du 22/03/21

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L'âne
 
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Les 5 procès de Napoléon - Le Figaro du 22/03/21

Message par L'âne »

FIGAROVOX/ANALYSE - Le bicentenaire de la mort de Napoléon, à qui Le Figaro Hors-Série consacre un passionnant numéro actuellement en kiosque, est l’occasion de polémiques et de controverses sur l’empereur. Donnons ici quelques éléments historiques utiles pour dépasser les idées toutes faites.
Par Thierry Lentz - Publié le 22/03/2021


Directeur de la Fondation Napoléon, l’historien Thierry Lentz œuvre à l’approfondissement de la connaissance de l’Empire. Il a publié sur ce sujet une quinzaine d’ouvrages dont le dernier, Pour Napoléon, est paru en mars 2021 aux éditions Perrin.
Cet article est extrait du nouveau Figaro Hors-Série: « Napoléon. L’épopée - le mythe - le procès », 162 pages, 12,90 €, disponible en kiosque et sur le Figaro Store

1 - Le fossoyeur de la Révolution

La Révolution française est traditionnellement découpée en quatre périodes: la Constituante (1789-1791), la Législative (1791-1792), la Convention (1792-1795) et le Directoire (1795-1799). Le Consulat (1799-1804) et l’Empire (1804-1815) n’en feraient donc pas partie. De cette périodisation, au départ à utilité pédagogique, a été déduite l’accusation que Bonaparte aurait trahi la Révolution. On dit même qu’il en fit l’aveu dans la proclamation du 13 décembre 1799 présentant la Constitution rédigée dans le mois suivant le coup d’Etat de Brumaire : « la Révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée. Elle est finie ». La deuxième phrase - la première est souvent oubliée - signifiait-elle que le nouveau régime tournait le dos à la Révolution ?
En utilisant le verbe finir, Bonaparte avait habilement choisi un mot à double sens : selon le Dictionnaire de l’Académie de l’époque, il pouvait avoir comme synonyme autant parfaire (comme dans « produit fini ») qu’achever. Le Premier consul déclarait ainsi vouloir mener la Révolution à bonne fin par la mise en œuvre des principes qui « l’avaient commencée ». La proclamation les énumérait plus loin: gouvernement représentatif, propriété, égalité, liberté, conciliation des droits des citoyens et des intérêts de l’Etat. Sur tous ces points, le régime napoléonien ne renonçait donc pas aux principes de la Révolution. Seule la liberté politique ne fut pas absolument garantie dans les quinze années suivantes, au nom des intérêts supérieurs de l’Etat.

2 - Un dictateur militaire

On ne peut contester que le régime napoléonien fut un régime d’autorité qui tendit, à partir des années 1809-1810, vers le pouvoir personnel, complété par la mise sous tutelle et sous surveillance de la liberté politique. Cela étant admis, il ne fut pas pour autant une dictature: les contre-pouvoirs, la force de certains principes limitèrent l’action de l’exécutif et les circonstances réduisirent souvent ses marges de manœuvre. Ajoutons que Napoléon n’oublia jamais sa formation et ses convictions de jeunesse, qui le poussaient vers les courants modérés de la Révolution.
La dictature se définit généralement autour de trois critères : un pouvoir installé et maintenu par la force militaire ; des décisions « arbitraires », sans garanties ni recours ; une structure politique considérée comme illégitime par la majorité des citoyens. L’étude de chacun de ces points pour le régime napoléonien amène à rejeter toute conclusion péremptoire. Le retour de l’autorité d’un Etat incarné ne fut pas suivi de l’emploi systématique d’une contrainte illégitime ou de la force brutale, de même que l’acceptation du régime par le peuple et les élites fut large, exprimée par les plébiscites, les élections intermédiaires, le consentement à la conscription et à l’impôt, etc. L’origine du régime ne correspond pas stricto sensu à la définition d’un coup d’Etat militaire. L’intermède de l’évacuation des députés de leur salle de réunion, le 19 brumaire, changea plus en effet le bénéficiaire du coup d’Etat (Bonaparte au lieu de Sieyès) que sa nature profonde. Par la suite, l’armée fut soigneusement tenue à l’écart du pouvoir, tout en obtenant une visibilité sociale et un rang protocolaire qui n’impliquaient aucun rôle dans la gestion quotidienne des affaires. Le constatant, Albert Soboul en personne écrivait: « Le régime resta essentiellement civil. »
« [Bonaparte] n’attenta point à la liberté, puisqu’elle n’existait plus ».
Mathieu Dumas

Un autre que Napoléon, doté d’autant de pouvoirs, n’aurait peut-être pas mené sa barque avec si peu de sang versé, hors la guerre bien sûr qui en fait immanquablement couler. On ne peut lui imputer que deux exécutions purement politiques, contre des opposants n’ayant pas utilisé la force contre le pouvoir: celle du duc d’Enghien, qui avoua lors de son interrogatoire avoir eu l’intention de reprendre les armes contre la République, et celle du libraire Johann Philipp Palm, diffuseur d’un pamphlet appelant à la révolte allemande contre les Français. La mort du premier, en mars 1804, fut un gage offert aux républicains en même temps qu’un avertissement aux royalistes, à quelques semaines de la proclamation de l’Empire. Celle du second, en août 1806, sanctionnait un mouvement entendant détacher la « tierce Allemagne » (Bavière, Wurtemberg, Saxe, Bade…) de l’alliance avec la France, contre les appétits autrichiens et prussiens. Hors ces deux cas et ceux des insurgés de l’Ouest et de Provence au début du Consulat, ces derniers pris en flagrant délit de lutte armée, là où les sans-culottes avaient froidement massacré, là où les Terroristes avaient utilisé la guillotine à tour de bras, là où les colonnes infernales laissaient derrière elles des cendres et des traînées de sang, Napoléon préféra toujours la mise sous surveillance, l’éloignement du territoire métropolitain ou de la capitale, voire la détention en prison d’Etat. Ces dernières accueillirent au maximum 2 500 prisonniers, dont une majorité de « droit commun » qu’on ne voulait pas laisser dans la nature. On comparera ce chiffre aux 500 000 arrestations et aux 20 000 exécutions des années chaudes de la Révolution. Cette dernière ne peut guère servir de contre-exemple en la matière, ce que résumait ainsi le révolutionnaire Mathieu Dumas, devenu conseiller d’Etat: « [Bonaparte] n’attenta point à la liberté, puisqu’elle n’existait plus ».

3 - Le conquérant sans scrupule

Napoléon avait certes une immense ambition et n’avait pas peur de la guerre. Sa politique extérieure ne peut cependant pas se comprendre sans envisager la géopolitique héritée des siècles passés. Il fut le continuateur des guerres de la Révolution, certes, mais aussi de traditions diplomatiques visant à assurer la prépondérance française en Europe, remontant au bas mot au règne de Louis XIV. Le continent ne fut pas, d’ailleurs, divisé entre les « pro- » et les « anti- » Napoléon, sinon, il n’aurait pas fallu attendre l’automne 1813 pour qu’une coalition générale se forme contre lui. Avant cela, les puissances continentales s’étaient accommodées de la prépondérance française et avaient tenté d’en tirer le plus de bénéfices possible. Ce fut le grand succès de la diplomatie britannique que d’arriver à réunir l’Europe autour d’un dénominateur commun (faire chuter la France et son chef). Car le fameux «système continental» que voulait fonder Napoléon était antinomique de la traditionnelle politique d’équilibre des puissances menée par Londres. Pour cette dernière, l’Europe ne devait pas s’organiser et encore moins être dominée par une seule puissance, non pour la beauté du principe, mais pour garantir des débouchés aux produits britanniques. Toutes choses égales par ailleurs, c’est encore la politique de Boris Johnson aujourd’hui. Un siècle de guerres, depuis celle de la Ligue d’Augsbourg (1688) jusqu’à Waterloo (1815), fut nécessaire pour vider cette querelle.
Il chuta comme avait chuté avant lui, pour les mêmes raisons, la suprématie des Habsbourg.
Napoléon fut le dernier à avoir tenté de réaliser par ses seules armes le rêve français de prépondérance en Europe. Lorsqu’elle devint insupportable aux autres acteurs, beaucoup par sa faute et son intransigeance, il chuta comme avait chuté avant lui, pour les mêmes raisons et avec le même ennemi principal, la suprématie des Habsbourg. Le rêve français de prépondérance sombra dans la plaine de Waterloo.

4 - Le fondateur du «patriarcat»

On a dit que Napoléon avait refermé la parenthèse révolutionnaire d’une accession progressive des femmes, sinon à l’égalité avec les hommes, au moins à une plus juste place dans la société. Ladite parenthèse, symbolisée par des figures comme celles de Manon Roland, Théroigne de Méricourt ou Olympe de Gouges, fut en réalité de courte durée. Ces dames finirent pour la plupart sur l’échafaud et les clubs «féministes» furent impitoyablement fermés. La question ne rebondit pas au moment de la préparation du Code civil. Les militantes de la cause féminine avaient quasiment disparu, de même que la littérature traitant de « l’égalité entre les sexes ». Les historiens spécialisés peinent à en trouver d’autres exemples que quelques articles contestant le Projet d’une loi portant défense d’apprendre à lire aux femmes de Sylvain Maréchal (1801), un opuscule de Fanny Raoul, Opinion d’une femme sur les femmes (la même année), ou certains passages des romans de Germaine de Staël et de Constance de Salm.
Napoléon était représentatif de la «misogynie» ambiante et, sur ce plan, ses idées étaient rien moins que progressistes. Le Code l’illustre mieux qu’un long discours, avec le renvoi des filles et des épouses à un statut de mineures dans le cadre d’une famille placée sous l’autorité du père et du mari, dispositif qui ne sera remis en cause qu’à partir des années 1890. La femme ne jouissait de l’intégralité de ses droits que si elle restait célibataire ; mais elle devait alors subvenir elle-même à ses besoins, ce qui n’était guère facile dans la société de l’époque. La femme mariée devait en revanche obtenir l’autorisation de son époux pour tous les actes de la vie civile. L’inégalité juridique - qui perdurera jusqu’en 1946 et ne disparaîtra totalement qu’en 1965 - se manifestait encore dans les règles de l’adultère (seul celui commis au domicile conjugal pouvait être reproché au mari ; l’adultère de la femme pouvait lui valoir la prison, contre une simple amende au mari) et la stricte limitation du divorce. Les juristes du temps considéraient cependant que le Code offrait à la femme des contreparties à sa soumission : son père et son mari lui devaient une protection personnelle et patrimoniale. Il fallut un siècle et demi pour changer cette situation. En codifiant l’inégalité, Napoléon l’enracina pour longtemps, mais telle était la mentalité de son temps.

5 - Le rétablissement de l’esclavage

La question du rétablissement de l’esclavage est devenue sensible avec l’irruption des mouvements anticolonialistes et, à présent, racialistes, qui y voient la preuve d’un racisme « systémique » dont Napoléon serait un des pères fondateurs. A son avènement, pourtant, il n’avait nulle intention de revenir sur l’abolition décrétée par la Convention, le 16 pluviôse an II (4 février 1794). Les révoltes dans les colonies, notamment la marche à l’indépendance - sous couvert d’autonomie - de Toussaint Louverture à Saint-Domingue, l’habile « lobbying » des hommes d’affaires de son entourage et, au fond, son indifférence aux aspects humains de la question lui firent privilégier les enjeux économiques et géopolitiques. La loi du 30 floréal an X (20 mai 1802) «maintint» l’esclavage là où il n’avait jamais pu être aboli, dans les colonies occupées par les Anglais de 1794 à 1802 et dans celles situées à l’est du cap de Bonne-Espérance. Alors qu’une expédition militaire faisait voile vers les Antilles pour reprendre les îles à sucre en main, Bonaparte ajouta des instructions à ses généraux les autorisant à « rétablir » l’esclavage partout ailleurs. En même temps, la législation de l’Ancien Régime fut rétablie, notamment le fameux Code noir. Elle fut finalement peu appliquée en raison de la perte quasi totale des colonies lors de la guerre avec l’Angleterre. Napoléon lui-même ne s’intéressa plus vraiment à la question de l’esclavage, qu’il considérait comme réglée après 1802. Son dernier acte en la matière intervint pendant les Cent-Jours. Par un décret du 29 mars 1815, il abolit la traite, pensant couper l’herbe sous le pied au congrès de Vienne qui s’était saisi de la question.
Dans son esprit, l’esclavage n’était qu’un facteur de la relance économique des îles antillaises. Il n’y avait nul « racisme » dans sa démarche, simplement de la froideur dans la prise de décision. Il n’empêche que son rétablissement et les tueries qui suivirent pour l’imposer, même s’ils n’émurent pas les continentaux, restent une tache sur la postérité du régime napoléonien. Ses historiens n’ont jamais esquivé la question et ont encore moins tenté d’effacer ces faits et leurs conséquences de leur champ d’étude. Ils leur ont simplement donné la place qui était la leur en leur temps. Leurs collègues haïtiens et des Antilles françaises ou les spécialistes du passé colonial ont mille fois raison de vouloir mieux éclairer ces angles pas tout à fait morts, de leur vouloir une meilleure place et de croiser raisonnablement leur histoire et leur mémoire. Que leurs travaux servent à réduire l’œuvre napoléonienne à ces questions et nourrissent d’autres fantasmes est une autre affaire.
Aurea mediocritas
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Bruno Roy-Henry
  
  
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Re: Les 5 procès de Napoléon - Le Figaro du 22/03/21

Message par Bruno Roy-Henry »

Les trois premiers griefs contre Napoléon ne tiennent pas. Restent les deux derniers. Mais, quant à la fondation du "patriarcat", on ne relève guère de plaintes dans ce que l'on connaît de l'opinion des femmes de l'époque. Hormis Mme de Staël et ses correspondantes. Et encore, contra : voire les sentiments de Mme Récamier...
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