Thierry LENTZ "À l'origine Napoléon était de gauche"

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L'âne
 
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Thierry LENTZ "À l'origine Napoléon était de gauche"

Message par L'âne »

Alors que les débats font rage autour du bicentenaire de la mort de Napoléon, l'historien rappelle que l'empereur ne fut pas toujours vu comme une figure autoritaire.
Propos recueillis par Louis-Henri de La Rochefoucauld - publié le 21/03/2021

Directeur de la Fondation Napoléon depuis l'an 2000, Thierry Lentz est avec Jean Tulard l'historien de référence sur la question - on ne compte plus ses livres sur le Consulat et l'Empire, dont un remarquable Napoléon, dictionnaire historique récemment. Ayant abordé de nombreuses fois la question coloniale, les controverses actuelles ne l'intimident pas. Il a pris les devants en écrivant ces derniers mois un court essai qui vient de sortir, Pour Napoléon (Perrin), où, sans tout lui excuser, Lentz rappelle sa place essentielle dans l'histoire de France. Il répond aux décoloniaux, néo-féministes ou à Jean-Marc Ayrault, qui aimeraient effacer l'empereur de notre mémoire nationale.

L'Express : N'en avez-vous pas assez de répondre à toutes ces polémiques sur la commémoration du bicentenaire de la mort de Napoléon ?

Thierry Lentz : Ça nous arrive tous les dix ans de devoir répondre, et j'étais à peu près sûr que ça se passerait ainsi, et qu'on chercherait Napoléon sur ces sujets : l'esclavage et la misogynie. C'est la raison pour laquelle j'ai écrit mon livre. Si le débat en était un, si on pouvait discuter, ce serait très intéressant, franchement. Là, les gens ne se parlent pas vraiment, ils se lancent des provocations à distance. On n'en est qu'au début, ça va peut-être s'améliorer...

Derrière la querelle autour de Napoléon, n'y a-t-il pas des enjeux plus profonds ?

Tout à fait. La semaine dernière, la Fondation pour la mémoire de l'esclavage et son président M. Ayrault ont fait un communiqué de presse à charge contre Napoléon. Cela prouve bien qu'on n'est pas dans une démarche historique. La question que j'ai envie de leur poser, à M. Ayrault et autres, c'est : vous voulez quoi, au juste ? On ne le leur demande jamais. On nous accuse, nous historiens, d'être les complices de je ne sais quelle horreur. Mais eux, quel est leur but ? On a bien compris que ces débats autour de Napoléon sont la conséquence de la cancel culture, Black Lives Matter et compagnie. On importe tout ça chez nous, et c'est assez angoissant qu'un ancien premier ministre se prête à ce jeu-là. Ces gens vont être malheureux, car la cancel culture s'appliquera à eux aussi.
Votre intention est de remettre la raison au cœur des débats, mais votre livre a quand même souvent un ton pamphlétaire...
Parce qu'il y en a marre. J'ai fait quarante livres sur Napoléon. Dans une dizaine d'entre eux, je parle de l'esclavage, en essayant de contextualiser. Malgré cela, je me fais agresser sans arrêt. Je ne suis pas le représentant de Napoléon sur Terre ! Je ne suis qu'un historien. Je ne suis pas là pour le défendre - ou alors quelqu'un qui écrit sur Hitler est forcément un nazi.
"Il s'agit de freiner l'autoflagellation"
Le jeune Bonaparte était-il visionnaire quand il écrivait en 1799 que "dans les têtes fanatisées, il n'y a pas d'organes par où la raison puisse entrer" ?

Il aurait pu répondre à votre interview ! Aujourd'hui, hélas, on fait plus de mémoire que d'histoire. Notre rôle à la Fondation Napoléon a toujours été de faire de l'histoire. Là, je sors un peu de mon rôle en prenant part à l'actualité. On y est obligés, et c'est mon devoir. Je dirais même que c'est un devoir de citoyen. Car l'enjeu n'est pas juste Napoléon : il s'agit de freiner l'autoflagellation. Si on laisse passer, sur un personnage aussi considérable de notre histoire, toutes les billevesées qui sont en train d'être dites, il n'y aura plus de limites.

Il faut donc remercier Macron d'avoir autorisé la commémoration ?

Non, je suis désolé, elle n'aura pas lieu grâce à Macron ! Le président de la République y participera, mais la commémoration avait été lancée sans lui. Je trouve ça mieux qu'il vienne ; mais il ne viendrait pas, ce serait pareil. Que va-t-il faire ? Aller aux Invalides ? A l'Institut ? A Ajaccio ? J'imagine que son discours sera nuancé, mais il a une occasion en or de remettre les pendules à l'heure.

Pourquoi comparait-on si souvent Macron à Bonaparte, il y a quelques années ?

A cause de la taille, de l'âge... Au début de son mandat, il avait un peu la tête de Bonaparte au pont d'Arcole. C'était pareil avec Manuel Valls, quand il avait fait son discours à l'Assemblée après les attentats. Ça s'arrête là. Napoléon, il n'y en a un qu'un.

Que signifie être bonapartiste en 2021 ?

Ça ne veut strictement rien dire. La théorie de René Rémond sur les trois droites (légitimisme, orléanisme et bonapartisme) néglige le courant républicain de droite. Or ça existe ! Cavaignac était un républicain de droite. Clemenceau aussi, même si on le classe souvent à gauche. Garder la vieille classification tripartite n'a plus de sens. La dernière forme de bonapartisme qui ait existé, c'est le gaullisme institutionnel (pas le gaullisme social), et là aussi il n'y a plus de gaullisme - il est mort un beau matin dans la salle de bain de Philippe Séguin. Qu'on ne me dise pas que Xavier Bertrand est gaulliste, c'est une blague...

Que pensait de Gaulle de Napoléon ?

Il n'avait pas pour lui une admiration absolue. Il lui reprochait ses guerres, même s'il n'avait pas totalement raison - les guerres napoléoniennes s'inscrivent dans un cycle beaucoup plus long qu'on peut faire commencer sous Louis XIV, voire avant. Mais dans Les Chênes qu'on abat..., il dit à Malraux : "Ne marchandons pas la grandeur." Sur l'organisation de l'Etat, de Gaulle s'est bien servi des outils de Napoléon, il les a même restaurés.

N'y a-t-il pas toujours eu en France une hostilité à Napoléon ? La vieille France n'a jamais aimé celui qu'elle considère comme un usurpateur...

Mon combat, c'est qu'on ne peut pas nier l'existence de Napoléon dans l'histoire de France. Pour vous répondre, oui : de son temps, une part de la droite française était contre Napoléon. Quand vous regardez d'où vient le bonapartisme, vous vous apercevez qu'il part très à gauche. Lors de la Restauration, en 1814, Bonaparte est un homme de gauche pour l'Europe : un héritier de la Révolution, fichu en l'air par la droite.

De manière plus légère, est-ce que certains admirateurs de Napoléon (de Bokassa à Pierre-Jean Chalençon) ne lui ont pas donné un côté kitsch ?

M. Chalençon n'est pas du tout dans notre mouvance... Vous connaissez le livre de Laure Murat, L'Homme qui se prenait pour Napoléon ? Il y a toujours eu des fous qui croyaient être Napoléon, et il y en aura encore demain. Et ils ne sont pas tous antipathiques.
"Même Jean Ferrat a fait une chanson sur Napoléon !"
Dans votre livre, vous listez les œuvres inspirées par Napoléon. Tout est bon ?

Il y à boire et à manger... Cavanna a fait des trucs délirants, Aldo Maccione a joué Napoléon dans La Grande débandade, avec Ursula Andress dans le rôle de Joséphine. Il y a une folie Napoléon un peu partout, et puis quelques œuvres impérissables, comme le Napoléon d'Abel Gance, même si le film paraît un peu long aujourd'hui. Comme le disait un journaliste américain : "Il y a trois grandes œuvres qui parlent de Napoléon : la Symphonie n°3 de Beethoven, Guerre et Paix de Tolstoï et le Napoléon d'Abel Gance."

Que pensez-vous des films de Sacha Guitry ?

C'est gentil, Guitry... On se souvient surtout de son interprétation de Talleyrand, qui est mensongère puisqu'il lui donne une voix qu'il n'avait pas. Je ne devrais pas le dire, ça me fait passer pour un crétin, mais sur Napoléon j'aime tout, sauf Balzac et Stendhal.

Et Serge Lama ?

Ah, son énorme album "J'assume tout Napoléon !". Connaissez-vous la chanson de Jean Ferrat sur Napoléon ? Il faut le rappeler à vos lecteurs : Jean Ferrat avait fait une chanson sur Napoléon ! Il plaisait à tout le monde, avant... Même Albert Soboul avait écrit un livre pro Napoléon, La Civilisation et la Révolution française : la France napoléonienne. En 1969, Soboul avait publié quatre articles dans L'Humanité pour expliquer pourquoi le Parti communiste devait participer à la commémoration. A cette époque, le Parti communiste était très nationaliste.

Vous citiez Balzac et Stendhal. Où situez-vous le Napoléon écrivain ?

Ce n'était pas un écrivain romantique, mais classique. On ne comprend plus tellement sa façon d'écrire. Il a publié quelques romans de jeunesse comme Clisson et Eugénie qui sont ridicules, il faut bien le dire. Mais ses lettres sont un modèle de correspondance administrative. Sa rédaction est limpide... On donne ça à un fonctionnaire, il sait ce qu'il doit faire. Il n'y a pas tous les tics d'aujourd'hui. Et puis on néglige ses œuvres de Sainte-Hélène - pas le Mémorial, mais les textes qu'il a dictés sur ses campagnes militaires, son coup d'Etat, etc. Ce sont ses Mémoires de guerre, grosso modo. Thiers le tenait pour le plus grand écrivain de son siècle. Ce n'est pas complètement vrai, mais on ne s'en lasse jamais, c'est fantastique. Clair comme le Code civil.
"Sous le Consulat et l'Empire, il y a eu un petit courant qu'on dirait féministe aujourd'hui"
Le Code civil, voilà au moins quelque chose que ses opposants pourraient mettre à son crédit !

La clarté du Code civil s'est perdue, sans doute parce que l'Etat ne sait plus qui il est. Dans le discours de présentation du Code, il y a cette phrase de Portalis : "Les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires." On est en plein dedans. Toutes ces réformes qu'on veut faire en ce moment sont souvent inutiles, parce que les lois nécessaires existent déjà.

Depuis quand Napoléon synthétise-t-il les névroses françaises ?

Cette année 2021, c'est vraiment un révélateur : ne plus être dans la contestation, mais carrément dans la volonté d'effacer... En 1969, il n'y avait pas eu ça, la France était plus compacte. Et avant-guerre, Napoléon était le héros de la gauche. Pourquoi ? Parce que l'Action française le détestait. Au fond, je pense que dans son temps, à l'origine, Napoléon était un homme de gauche : le coup d'Etat du 18 Brumaire, quoi qu'on pense M. Corbière, avait été fait par des républicains. Et Napoléon était resté un républicain.

Nous n'avons pas encore parlé de la misogynie... Napoléon est-il une passion exclusivement masculine ?

Il y a de grandes historiennes napoléoniennes comme Natalie Petiteau ou Michèle Battesti. Sur le devant de la scène, il y a plutôt des garçons, mais les femmes seraient les bienvenues. Je dis souvent à mes étudiants qu'un sujet reste en friche : la place de la femme sous le Consulat et l'Empire. Il y a eu alors un petit courant qu'on dirait féministe aujourd'hui. On ne parle que de l'inégalité dans le Code civil. Ce qu'il faut expliquer, c'est que les juristes de l'époque étaient conscients de la sujétion des femmes, mais qu'ils pensaient leur donner la compensation de la protection. Ils avaient sûrement tort, mais ce n'était pas si mal pensé. On aimerait tellement que le monde soit parfait. Enfin, il l'est sûrement maintenant, grâce à tous ces nouveaux mouvements...
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Re: Thierry LENTZ "À l'origine Napoléon était de gauche"

Message par Joker »

J'apprécie la profondeur de son analyse et surtout les multiples précisions qu'il y apporte.
Lentz ne se fait pas uniquement le porte-parole de la Fondation, il ratisse beaucoup plus large et oppose un argumentaire solide à ceux qui ne voient en Napoléon qu'un tyran sanguinaire et un despote misogyne.
Son portrait et sa plaidoirie est de ce fait beaucoup plus nuancée que les clichés réducteurs des opposants de tous bords.
Qu'un homme tel que Lentz occupant la position officielle qui est la sienne rappelle et insiste sur le fait que Napoléon était à l'origine un homme de gauche est en soi un beau camouflet pour les pires pourfendeurs de sa mémoire et de son œuvre.
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Re: Thierry LENTZ "À l'origine Napoléon était de gauche"

Message par Cyril Drouet »

Si on en croit Metternich (Mémoires), Napoléon, en 1810, aurait lâché à propos des ses opinions politiques sous la Révolution :
"Jeune, j'ai été révolutionnaire par ignorance et par ambition."
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Re: Thierry LENTZ "À l'origine Napoléon était de gauche"

Message par Bernard »

Joker a écrit : 22 mars 2021, 19:13 Qu'un homme tel que Lentz occupant la position officielle qui est la sienne rappelle et insiste sur le fait que Napoléon était à l'origine un homme de gauche est en soi un beau camouflet pour les pires pourfendeurs de sa mémoire et de son œuvre.
Cher Joker, je suis bien d'accord avec vous sur Thierry Lentz dont j'apprécie également la profondeur de vue. Par contre, l'allusion à l'homme de gauche me semble plus relever de la boutade que de l'analyse sérieuse. La notion de gauche est bien postérieure puisqu'elle date de la IIIe République. Le socialisme balbutiant n'incarnait pas cette gauche, il s'agissait alors des républicains progressistes et des radicaux... ce que ne me semble pas avoir été Bonaparte qui, dans cet hémicycle, aurait été classé au centre-droite parmi les républicains modérés...
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Re: Thierry LENTZ "À l'origine Napoléon était de gauche"

Message par Joker »

Par apport aux ultras et aux émigrés, les positions d'un Bonaparte, garant des principes de la Révolution, étaient indubitablement plus à gauche.
Cela n'en fait évidemment pas un communiste ni un insoumis au sens mélanchonniste du terme. :mrgreen:
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