Michel De JAEGHERE: « Napoléon, faites entrer l’accusé ! »

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L'âne
 
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Michel De JAEGHERE: « Napoléon, faites entrer l’accusé ! »

Message par L'âne »

FIGAROVOX/ANALYSE - Le bicentenaire de la mort de Napoléon est l’occasion d’une campagne de dénigrement de l’Empereur. Pour Michel De Jaeghere, directeur du Figaro Hors-Série, qui consacre un sublime numéro au conquérant, Napoléon est attaqué car il incarne tout ce que ses adversaires détestent: la France.
Par Michel De Jaeghere - 19 mars 2021

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Michel De Jaeghere est directeur du Figaro Hors-Série et du Figaro Histoire.

Cet éditorial est extrait du nouveau Figaro Hors-Série: «Napoléon. L’épopée - le mythe - le procès», 162 pages, 12,90 €, disponible en kiosque et sur le Figaro Store.

Chateaubriand, retour d’exil, avait écrit que Bonaparte avait été « marqué de loin » par la Providence « pour l’accomplissement de ses desseins prodigieux ». On était en 1803 et le Concordat avait, de fait, dopé les ventes du Génie du christianisme, dont on publiait la deuxième édition. L’écrivain en était vite revenu, comparant dès 1807 dans le Mercure de France l’Empereur à Néron et dénonçant, derrière «le tyran déifié (…), l’histrion, l’incendiaire et le parricide». Il avait quitté entre-temps la Carrière. Il n’espérait plus jouer de rôle politique sous l’Empire et vivait le parfait amour avec Natalie de Noailles, beauté ensorcelante issue d’un milieu royaliste où l’on espérait encore une chute rapide du régime : sous la forme d’un coup d’audace, l’article avait eu quelque chose d’un serment d’amour. Ecrit au lendemain d’Eylau, où les armes avaient paru, soudain, contraires aux espérances françaises, il avait été publié après la victoire de Friedland, à la veille de l’apogée de Tilsit. «L’acte de courage devenait un suicide», écrit André Maurois. Le contretemps avait valu à Chateaubriand les foudres du maître, et plusieurs années de relégation à la Vallée-aux-Loups.

Le 4 avril 1814, alors que depuis cinq jours Paris a capitulé devant les troupes alliées, et tandis que le tsar, vainqueur, hésite encore sur le gouvernement auquel il va confier la France, Chateaubriand fait paraître De Buonaparte et des Bourbons. La brochure a été écrite dans l’urgence et la fièvre. L’écrivain en avait, pendant sa rédaction, caché chaque nuit sous son oreiller le manuscrit, laissant deux pistolets chargés auprès de son lit. Plaidoyer pour le retour de la branche aînée des Bourbons sur le trône de leurs pères, elle accable un « Buonaparte » désormais désigné comme un fléau du Ciel avec toute la violence et l’excès d’une œuvre de combat. L’Empereur déchu n’avait été, à la lire, qu’un étranger sans parole et sans lois, qui avait semé le crime et l’oppression dans le sillage de la plus tatillonne des dictatures policières, livré le pays au pillage afin de financer une administration tracassière, poursuivi des conquêtes inutiles au fil desquelles il avait mis la jeunesse de France en coupe, épuisant son armée dans l’absurde guerre d’Espagne et la désastreuse campagne de Russie, au terme de laquelle il avait lui-même abandonné ses hommes à la défaite et à la mort.

Ils dénonçaient l’Ogre qui avait fait périr plus d’un million de soldats et réclamait chaque année, comme Moloch, sa ration de chair fraîche.
Le libelle n’était pas, à vrai dire, le premier du genre. D’autres avaient, dès 1813, commencé à paraître sous le manteau. Ils dénonçaient l’Ogre qui avait fait périr plus d’un million de soldats et réclamait chaque année, comme Moloch, sa ration de chair fraîche ; l’Antéchrist qui avait emprisonné le pape et détrôné les rois. De 1814 à 1821, les pamphlets se multiplièrent. Jean Tulard en a recensé plus de cinq cents (L’Anti-Napoléon, 1964). Ils se proposaient de dissiper les images glorieuses imprimées aux esprits par quinze ans de propagande, en même temps que de désarmer les nostalgies que pouvait faire naître le souvenir de l’épopée, par comparaison au spectacle d’un roi podagre, régnant sur une France diminuée. L’euthanasie des pestiférés de Jaffa, le départ clandestin d’Egypte, les violences antiparlementaires du 19 brumaire et l’abandon de la Grande Armée lors de la retraite de Russie offraient les thèmes autour desquels s’ordonnaient mille et une variations. Les ultras ne pardonnaient pas à Napoléon d’avoir retardé une Restauration qui aurait pu survenir, sans lui, dès octobre 1795 ; qui avait été à deux doigts de se faire en 1799, dix ans à peine après la prise de la Bastille. Les libéraux lui reprochaient d’avoir détourné le cours de la Révolution pour installer son pouvoir personnel. Mme de Staël et Benjamin Constant regrettaient qu’il n’ait pas mieux suivi les leçons du salon de Coppet, et respecté les libertés modernes.

Un demi-siècle passe. Pour son Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, appelé à devenir la bible des instituteurs de la IIIe République, Pierre Larousse consacre en 1867 et 1874 deux articles distincts à Bonaparte et à Napoléon (ils ont chacun la taille d’un livre). Le premier avait porté «le nom le plus grand, le plus glorieux, le plus éclatant de l’histoire». Mais il était «mort au château de Saint-Cloud, près de Paris, le 18 brumaire». L’autre était un général factieux, un usurpateur et un parvenu, étranger à la France «par la race et par les idées», fossoyeur d’une Révolution dont il avait étouffé «les principes et les résultats (…) dans des vues de grandeur personnelle et d’intérêt privé», méprisant pour un peuple qu’il n’appréciait que pour sa «force brute, dans la mesure où il pouvait l’exploiter pour ses tueries». Son règne avait été une «réaction haineuse» imitée du «césarisme byzantin».

« Sauf pour la gloire, sauf pour l’“art”,il eût probablement mieux valu qu’il n’eût pas existé. »Jacques Bainville

A l’autre extrémité du spectre politique, Jacques Bainville rouvrit le dossier en 1931, avec une biographie qui, plus qu’un récit de la vie de l’Empereur (celle de l’homme privé avait été, déjà, détaillée dans les livres de Frédéric Masson ; celle de l’homme public, racontée dans l’Histoire du Consulat et de l’Empire d’Adolphe Thiers), se voulait réflexion sur le sens de son aventure. Son analyse était plus subtile. Elle était à peine moins sévère: Napoléon avait poursuivi, à ses yeux, une ambition dont il n’avait pas les moyens. Faire accepter à l’Angleterre, à l’Autriche et à la Prusse l’annexion de la Belgique et l’hégémonie française sur l’Europe aurait pu être l’œuvre d’une dynastie. Elle demandait des siècles, une continuité, une stabilité, du temps dont, faute de légitimité, Napoléon était dépourvu. Il s’était efforcé de l’imposer à la hussarde, déployant les ressources de tout son génie pour surmonter la précarité de victoires encore et toujours à refaire. Il s’était heurté aux lois inexorables de l’histoire, et il avait fini par laisser la France, exsangue, plus petite qu’il ne l’avait reçue. «Sauf pour la gloire, sauf pour l’“art”, concluait-il, il eût probablement mieux valu qu’il n’eût pas existé.»

Publiant en 1937 Jeanne d’Arc, Louis XIV, Napoléon, Charles Maurras y reprit à son compte les analyses de son ami Bainville en s’efforçant de traiter Bonaparte «de sang-froid». Rendant hommage à «l’épée fulgurante» qui avait porté l’art militaire français à l’«incandescence», il reprochait au souverain d’avoir miné l’Europe de l’ordre et de l’équilibre en y infusant le principe des nationalités, qu’il jugeait appelé à rendre les nations, «déesses d’un monde nouveau», insatiables. Simplifiant au cœur du continent le chaos germanique, Napoléon avait en outre ouvert la voie dangereuse de l’unité de l’Allemagne. Il pouvait bien avoir abaissé et démembré la Prusse: réveillant, par son humiliation même, le sentiment national allemand, il avait, avec la confédération du Rhin, offert pour l’avenir aux Hohenzollern un formidable champ d’expansion. Son œuvre intérieure avait, dans le même temps, avalisé la destruction révolutionnaire des corps intermédiaires au nom d’un égalitarisme qui laissait désormais l’individu-nain en tête à tête avec l’Etat-géant.

Le réquisitoire comportait, cependant, cet étrange codicille, qui en dit long sur le regret d’avoir dû, par raison raisonnante, refuser de céder à l’enchantement: «Il y a l’homme, disait le maréchal Lyautey! On ne cite pas de créature plus émouvante. L’admiration ne tarit pas. Mémoire immense, génie de l’organisation, flamme de rêve, psychologie aiguë, puissance de travail, étendue et ressort de la volonté, le sujet est inépuisable, et l’épuiserait-on, il resterait le charme: le romantique charme d’une carrière unique par l’abrupte sauvagerie du point de départ, le vertige de l’apogée, l’éloignement du point de chute. (…) Le tout oblige à répéter:“Encore une fois, je le trouve grand!”»

Le bicentenaire de la mort de Napoléon est commémoré en 2021 par l’organisation d’une splendide rétrospective de sa vie et de son œuvre à la Grande Halle de La Villette, en même temps que par une superbe exposition sur ses derniers instants au musée de l’Armée («Napoléon n’est plus»). Par le nombre des publications, colloques, conférences, expositions parisiennes et provinciales qu’a coordonnés à cette occasion la Fondation Napoléon, on mesure que, cinquante-deux ans après le lancement des festivités qui avaient célébré, en 1969, l’anniversaire de sa naissance, la ferveur n’est pas retombée en France.

Victime de l’intersectionnalité des luttes, il doit désormais répondre d’accusations relatives au nouvel ordre moral qui fait chaque jour sentir son emprise de manière un peu plus étouffante.

Ce même bicentenaire est marqué pourtant, dans la presse et le monde politique, par la reprise du procès dont Napoléon est l’inusable prévenu, et qui semble ne jamais devoir se conclure. Les chefs d’accusation ont cependant changé de nature. Napoléon n’est plus menacé par le feu croisé des jacobins et des ultras, des libéraux, des contre-révolutionnaires et des républicains. On ne lui demande plus compte de l’équilibre européen non plus que du respect des libertés individuelles. Foin de ces vieilleries! Victime de l’intersectionnalité des luttes, il doit désormais répondre d’accusations relatives au nouvel ordre moral qui fait chaque jour sentir son emprise de manière un peu plus étouffante. Napoléon n’avait-il pas traité les femmes, dans le Code civil, en mineures? Ne s’était-il pas lui-même comporté parfois comme un soudard avec certaines d’entre elles? N’avait-il pas négligé d’abolir l’esclavage en Martinique, lorsqu’il avait recouvré en 1802 la souveraineté sur l’île, où il avait été maintenu par les Anglais depuis 1794? Pis encore, cédant aux incitations du Sénat conservateur, aux pressions des planteurs, ne l’avait-il pas rétabli en Guadeloupe au prétexte que son abolition avait ruiné l’île? N’y eut-il pas là chez lui une manifestation typique du «racisme systémique» de cet Occident que des populations du monde entier s’efforcent par tous les moyens de rejoindre alors même qu’on paraît ne jamais devoir clore la liste de ses crimes?

Napoléon fut, pour le meilleur et pour le pire, un homme blanc ; il n’était pas vegan, il ne triait pas ses déchets. Il est trop tard pour lui en faire grief (nul ne propose encore que soient réexhumées ses cendres et qu’elles soient jetées, en signe d’exécration, à la fosse commune: cela viendra peut-être). Mais il reste loisible aux spécialistes du harcèlement démocratique de tenter de nous interdire de nous pencher sur son souvenir sans faire au préalable repentance. Nous en avons, depuis vingt ans, tellement pris l’habitude! Cela ne serait, après tout, qu’une fois de plus.

Ce qu’ils lui reprochent, c’est en définitive d’avoir été « grand »

Notre réponse aura pourtant, ici, quelque chose de plus décisif. On pourrait certes tenter de faire valoir que Napoléon fut homme de son temps, qu’engagé dans le maelström politique il avait accepté de s’y compromettre, et de faire, ici ou là, des choix discutables, des erreurs de jugement, des fautes, mais qu’il s’était efforcé d’étreindre son époque avec une énergie sans pareille, et avait fait briller, dans le brouhaha d’une France à peine sortie de la commotion révolutionnaire, des éclairs de génie. Ce serait en quelque sorte plaider les circonstances atténuantes. Mais ces arguments seraient en réalité irrecevables pour ses adversaires, et il est temps peut-être d’adopter contre l’indigénisme, la cancel culture et leurs produits dérivés ce que Jacques Vergès appelait «la défense de rupture». Car les animateurs de cette campagne se moquent bien au fond de Napoléon, des femmes et de l’esclavage. S’ils entendent substituer, à Rouen, la statue de Gisèle Halimi à celle de l’Empereur parce qu’elle fut militante de la cause féministe et avocate du FLN, c’est bien parce que l’histoire de l’Empire les indiffère. Ce qu’ils veulent, c’est nous imposer les canons de leur nouvelle morale en décrétant ce qui a droit ou non à notre admiration. Ce qui les indispose, chez Napoléon, ce ne sont pas les faiblesses réelles ou supposées de son règne, c’est d’avoir illustré de manière éclatante ce «monde d’avant» dont ils entendent nous faire honte afin de désarmer en nous le désir de rester ce que nous sommes. Ce qu’ils lui reprochent, c’est en définitive cela même que lui reconnaissait Maurras, pourtant adversaire de sa cause: d’avoir été «grand», à l’image de l’histoire et de la civilisation dont il a été, un instant, le porte-parole et l’incarnation. La réponse que nous ferons à ses accusateurs dépassera dès lors le cadre d’une controverse savante: elle témoignera de notre volonté de poursuivre l’aventure, ou de notre résignation à sortir, confus, de l’histoire.
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Bernard
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Re: Michel De JAEGHERE: « Napoléon, faites entrer l’accusé ! »

Message par Bernard »

L'âne a écrit : 20 mars 2021, 14:38 Napoléon fut, pour le meilleur et pour le pire, un homme blanc ; il n’était pas vegan, il ne triait pas ses déchets.
Voilà des fautes impardonnables...
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Général Colbert
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Re: Michel De JAEGHERE: « Napoléon, faites entrer l’accusé ! »

Message par Général Colbert »

Pas besoin de trier les déchets : pour les nouveaux gourous (qui sont parfois pourtant des hommes blancs....), l'homme blanc EST un déchet ! :( :oops: :evil: :ugeek:
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Cyril Drouet
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Re: Michel De JAEGHERE: « Napoléon, faites entrer l’accusé ! »

Message par Cyril Drouet »

Bernard a écrit : 20 mars 2021, 15:23
De Jaeghere a écrit : 20 mars 2021, 14:38 il ne triait pas ses déchets.
Voilà des fautes impardonnables...
Pour un début de pardon ;)
https://aida.ineris.fr/consultation_document/3377
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Bruno Roy-Henry
  
  
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Re: Michel De JAEGHERE: « Napoléon, faites entrer l’accusé ! »

Message par Bruno Roy-Henry »

J'ignore si c'est le bon endroit. A tout hasard, je mets ce lien relatif à la question du rétablissement de l'esclavage (il me semble l'avoir déjà fait, il y a des années, mais je n'ai pas retrouvé le sujet adéquat) :

http://www.empereurperdu.com/forum/phpB ... =30&t=2852
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Re: Michel De JAEGHERE: « Napoléon, faites entrer l’accusé ! »

Message par Cyril Drouet »

Bruno Roy-Henry a écrit : 21 mars 2021, 14:07 Les insensés ! Ils ne veulent admettre, ni reconnaître que c'est là le crime de la République !!! Si Bonaparte y fut associé, il n'en demeure pas moins qu'une large majorité de notables se dégageât au Tribunat, au Corps Législatif et au Sénat pour l'adopter...

C'est une véritable imposture qu'en d'en faire retomber l'infâmie sur le seul Napoléon ! :11:

Le 1er Consul n'acheta aucun suffrage et n'eut pas besoin de tancer ou de menacer lesdits notables. Les pressions vinrent bien plutôt de ces derniers pour rétablir l'esclavage qu'ils croyaient indispensables pour ramener la prospérité dans les Antilles...
S'il faut bien convenir que la loi du 20 mai 1802 est une loi de la République française, il faut pareillement rappeler que le gouvernement de cette même république est dirigée (et pas d'une main faible) par un Premier Consul (le 18 mai 1804, ce sera au tour d'un empereur d'être placé à la tête du gouvernement de la République), et que c'est le gouvernement qui a l'initiative des lois. A l'origine de la loi du 20 mai, il y a donc logiquement Bonaparte ; et c'est sans parler des textes qui rétabliront l'esclavage en Guadeloupe ou en Guyane.
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Bernard
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Re: Michel De JAEGHERE: « Napoléon, faites entrer l’accusé ! »

Message par Bernard »

Cyril Drouet a écrit : 21 mars 2021, 16:31 S'il faut bien convenir que la loi du 20 mai 1802 est une loi de la République française, il faut pareillement rappeler que le gouvernement de cette même république est dirigée (et pas d'une main faible) par un Premier Consul (le 18 mai 1804, ce sera au tour d'un empereur d'être placé à la tête du gouvernement de la République), et que c'est le gouvernement qui a l'initiative des lois. A l'origine de la loi du 20 mai, il y a donc logiquement Bonaparte ; et c'est sans parler des textes qui rétabliront l'esclavage en Guadeloupe ou en Guyane.
Il n'est pas possible de prétendre que Bonaparte n'est pour rien dans le le décret-loi du 20 mai 1802. Le texte a été validé au Tribunat par 54 voix contre 27 et validé par le Corps législatif par 211 voix contre 63. Il y a donc eu des voix pour refuser... Mais ce texte ne fait que gérer le sort des territoires où n'étaient pas appliquée la loi du 4 février 1794 pour le simple raison qu'ils étaient alors sous domination anglaise : “Dans les colonies restituées à la France en exécution du traité d'Amiens, du 6 germinal an X, l'esclavage sera maintenu conformément aux lois et règlements antérieurs à 1789.” Dans ces territoires, on peut parler de maintien de l'esclavage, pas d'un rétablissement. Le rétablissement provient d'autres textes. Pour la Guyane française, il s'agit de l'arrêté consulaire du 7 décembre, rédigé par Cambacérès et signé par les consuls, le premier en tête. Pour la Guadeloupe, c'est l'arrêté consulaire du 16 juillet, là encore signé par Bonaparte : "La colonie de la Guadeloupe et dépendances sera régie à l’instar de la Martinique, de Sainte-Lucie, de Tabago et des colonies orientales, par les mêmes lois qui y étaient en vigueur en 1789.” Aucun doute n'est possible !
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Re: Michel De JAEGHERE: « Napoléon, faites entrer l’accusé ! »

Message par Cyril Drouet »

Bernard a écrit : 21 mars 2021, 17:42 Il n'est pas possible de prétendre que Bonaparte n'est pour rien dans le le décret-loi du 20 mai 1802.
Oui en effet, et ça serait un comble.
Il est cocasse de voir que lorsqu'on évoque les grandes créations du Consulat et de l'Empire, certains mettent très clairement (et légitimement) en avant Bonaparte et Napoléon, alors que lorsqu'il faut parler de l'esclavage, la figure du Premier Consul s'efface étrangement au milieu des rouages législatifs...
Bernard a écrit : 21 mars 2021, 17:42 Pour la Guyane française, il s'agit de l'arrêté consulaire du 7 décembre, rédigé par Cambacérès et signé par les consuls, le premier en tête.
Voici l’arrêté consulaire auquel vous faites ici référence :

"Article 1er- A la réception du présent arrêté, le commissaire du gouvernement à Cayenne et à la Guyane française, établira dans cette colonie un registre général de conscription de quartier.
Article 2e- Ce registre sera divisé en autant de rôles distincts qu'il y a de propriétaires dans la colonie.
Article 3e- Seront portés sur chacun de ces rôles, et tels qu'ils se trouvent maintenant établis dans chacune des propriétés ou ateliers, tous les noirs ou gens de couleur des deux sexes existant dans la colonie au 26 prairial an II, et qui ne pourront justifier de leur affranchissement légalement acquis avant cette époque.
Article 4e- L'effet de la conscription de quartier est d'attacher irrévocablement à la propriété ou atelier sur le rôle desquels ils se trouvent portés, les individus désignés à l'article III, sans qu'ils puissent s'y soustraire eux-mêmes, ni en être aliénés arbitrairement par le propriétaire.
Article 6e- La conscription de quartier ne pourra cesser, pour aucun individu, que par les voies ci-devant usitées de l'affranchissement.
Article 7e- Les individus compris dans la conscription de quartier seront soumis aux mêmes prestations de travail envers les propriétaires ou ses représentants qu’ils l’étaient autrefois et de son côté le propriétaire sera tenu de pourvoir à leur subsistance et entretien, tant en santé qu’en maladie, de la même manière qu’il y était astreint par les anciens règlements."

Cet arrêté faisait suite à la volonté affichée par Bonaparte dans la lettre qu’il écrivit le 7 août précédent :
« Les instructions pour Cayenne me paraissent bonnes; j'en approuve l'esprit et le sens. Mais les instructions secrètes doivent être remises au net. Il est de principe qu'avec une espèce d'hommes qui ont été d'une opinion différente de celle qu'on leur prescrit, il ne faut jamais discuter; cela ne fait que les aigrir, parce que cela renouvelle les discussions qu'ils ont eues sur cet objet. Il faut dire, en deux mots, que, Cayenne étant destiné à de grands résultats, un grand nombre de noirs doit y être envoyé, et tout préparer au rétablissement de l'esclavage. Ce principe est non seulement celui de la métropole, mais encore celui de Angleterre et des autres puissances européennes. Un homme destiné à passer sa vie dans les colonies doit sentir que, si les noirs ont pu se maintenir dans les colonies contre les Anglais, ils tourneraient leur rage contre nous, égorgeraient les blancs, menaceraient sans cesse d'incendier nos propriétés, et ne présenteraient aucune garantie au commerce, qui n'offrirait plus de capitaux et resterait sans confiance. »

Le règlement général du 25 avril 1803 finalisa le dispositif. Et là, l’expression « rétablissement de l’esclavage » est clairement utilisée pour évoquer l’application de l’arrêté du 7 décembre.

Bernard a écrit : 21 mars 2021, 17:42 Pour la Guadeloupe, c'est l'arrêté consulaire du 16 juillet, là encore signé par Bonaparte : "La colonie de la Guadeloupe et dépendances sera régie à l’instar de la Martinique, de Sainte-Lucie, de Tabago et des colonies orientales, par les mêmes lois qui y étaient en vigueur en 1789.”
Concernant l’esclavage à la Guadeloupe, on peut citer la lettre de Bonaparte à Decrès en date du 13 juillet 1802 :
« En ajoutant à ces dispositions la recommandation au général Villeneuve de mettre la plus grande activité à faire passer d’une colonie à l’autre des secours de troupes, selon qu’il deviendra nécessaire, on aura lieu d’être parfaitement tranquille, et nous serons à même de prendre toutes les mesures que nous jugerons à propos pour les colonies. La première de toutes paraîtrait d'établir l'esclavage à la Guadeloupe comme il l'était à la Martinique, en ayant soin de garder le plus grand secret sur cette mesure, et en laissant au général Richepance le choix du moment pour la publier. »

Trois jours plus tard, l’arrêté consulaire cité plus haut tombait.

L’arrêté en question arriva sur l'île le 23 septembre. A sa réception, Lacrosse, prudent (et sans doute, pour reprendre l’expression de Bonaparte, pas « parfaitement tranquille »), opta pour ne pas le proclamer dans l’attente de renforts. Malgré plusieurs lettres annonçant sa proclamation entre le 15 novembre et le 21 décembre, Lacrosse ne publiera jamais l’arrêté consulaire du 16 juillet.
Il faudra attendre pour cela, le 14 mai 1803, et l’arrivée du nouveau capitaine-général Ernouf. Ce dernier, à cette occasion, fit publier la proclamation suivante :

« Une puissance rivale de la France voyait, avec autant de peine que d'envie, la prospérité de nos colonies. Depuis longtemps, elle méditait leur perte ; ses efforts avaient été impuissants jusqu'au moment où la révolution française lui fournit les moyens d'exécuter ses sinistres projets. Des hommes adroits et perfides furent envoyés vers la capitale ; l'or fut répandu avec profusion : la liberté des noirs fut résolue dans la fameuse société des Jacobins. L'Assemblée Nationale, séduite par les apparences ainsi que par les fausses idées de philanthropie que des orateurs, stipendiés par nos ennemis, développaient avec toute l'astuce du sophiste, seconda puissamment leurs intentions : son décret, à ce sujet, fut la perte de nos colonies et de ces mêmes noirs qu'elle croyait favoriser. Vous connaissez, par une fatale expérience, les maux qui ont été le résultat de cette prétendue liberté, indiscrètement accordée à des êtres sans civilisation, sans principes et sans patrie. Ce ne fut pas seulement la licence qui se mit à la place de la liberté, mais la révolte la plus affreuse et la plus sanglante. La religion détruite, les habitations incendiées, des flots de sang français répandus, tel fut le triste état dans lequel nos colonies furent réduites. Jetons le voile sur ces événements affreux, dont il ne reste, hélas ! que trop de monuments. Mais de pareils désastres doivent être prévenus pour l'avenir. Ces motifs ont déterminé le Gouvernement à prendre l'arrêté suivant, d'après la connaissance acquise que l'humanité a toujours guidé les colons de la Guadeloupe et que chaque propriétaire est un père dont la sollicitude s'étend sur tout ce qui l'environne. »

Avant l'arrivée sur place de l'arrêté consulaire du 16 juillet, on peut citer l’arrêté du 17 juillet 1802 pris par Richepanse et dont voici quelques extraits :
« Art. 1. Jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné, le titre de citoyen français ne sera porté, dans l'étendue de cette colonie et dépendances, que par les blancs. Aucun autre individu ne pourra prendre ce titre ni exercer les fonctions ou emplois qui y sont attachés. Les blancs seuls qui auront été inscrits dans la garde nationale, depuis l'âge de 15 ans jusqu'à 55, auront le droit d'en porter l'uniforme et d'avoir des armes à leur usage.
Ceux des blancs qui n'y seraient pas inscrits ne pourront jouir du même droit, et seront dénoncés en cas de contravention, pour être statué à leur égard ce qu'il appartiendra par le général en chef.
[…]
Art. 4. Tous les hommes de couleur et noirs qui ne seront pas porteurs d'un acte légal d'affranchissement de tout service particulier, sont obligés, dans les 24 heures pour les villes, et dans les 5 jours pour les bourgs et campagnes, de sortir des communes où ils peuvent se trouver, pour retourner aux propriétés dont ils dépendaient avant la guerre, excepté ceux qui auront servi honorablement dans l'armée de ligne, et sur le sort desquels le général en chef aura à prononcer, d'après le rapport du commissaire supérieur.
La disposition du présent article est générale et aura son effet nonobstant tous arrêtés, règlements, ordres ou autorisations à ce contraire, si ce n'est le cas de l'article 6e ci-après
[…]
Art. 7. Tous ceux qui ne se trouveront point rendus sur les propriétés ou au service dont ils dépendent, ainsi qu'il est dit ci-dessus, dans les cinq jours de la publication du présent, seront considérés comme complices de rébellion.
A l'expiration de ce terme, les autorités civiles et militaires en feront faire les perquisitions et poursuites les plus vigoureuses; en cas de résistance ou de fuite, ils pourront être arrêtés morts ou vifs; ceux dont on s'emparera après le délai de grâce, s'ils sont prévenus de quelques actes directs de rébellion, seront traduits à la commission militaire, sinon, seront détenus à la geôle jusqu'à réclamation du maître, appuyée de l'autorisation du commissaire du Gouvernement du heu où ils sont incarcérés, et subiront en y entrant la peine correctionnelle qui sera infligée par ledit commissaire.
Art. 8. Tous individus dont les propriétés respectives, desquelles ils dépendaient avant la guerre, sont hors de la colonie, seront tenus et sous les mêmes peines prononcés dans l'article 7, de se présenter aussi dans les 24 heures, au commissaire du Gouvernement de la commune où ils peuvent se trouver, pour être remis au dépôt fixé dans la ville Basse-Terre, et être distribués ainsi que le jugera à propos le général en chef, d'après le rapport du commissaire supérieur. »


Si le mot « esclavage » n’est pas mentionné ici, il s’agit néanmoins là d’une borne de toute première importance. Il suffit à ce sujet de se référer à la correspondance de Leclerc, alors à Saint-Domingue, catastrophé par les conséquences de ce qu’il considérait comme le rétablissement de l’esclavage à la Guadeloupe.
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Bruno Roy-Henry
  
  
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Re: Michel De JAEGHERE: « Napoléon, faites entrer l’accusé ! »

Message par Bruno Roy-Henry »

"Il n'est pas possible de prétendre que Bonaparte n'est pour rien dans le le décret-loi du 20 mai 1802."

Aussi n'ai-je jamais prétendu cela, ni aucun historien, à ma connaissance. J'ai seulement souligné l'ampleur des majorités au sein des assemblées de la république pour ratifier ladite loi. Si, à son origine, il y a logiquement Bonaparte, on ne peut nier que les 2 autres consuls, les ministres, sont favorables à la mesure. Et parmi-eux Decrès qui pense comme Bonaparte. S'il y a eu des voix pour s'opposer (c'est incontestable), ce fut moins du quart dans chacune des assemblées en question. L'arrêté consulaire du 16 juillet 1802 entraîne logiquement celui du 7 décembre.

Enfin, il y a un prisme idéologique à ces mesures. Les noirs ne peuvent pas être considérés comme Français : beaucoup ne sont pas nés dans les colonies concernées et les autres (pour la plupart), ne sont pas nés libres. Cela suffit à nos républicains modérés (en gros, les brumairiens), pour leur dénier la qualité de citoyen. Passer outre et rester fidèles aux grands principes de la Convention, c'est admettre que ces populations seraient légitimes à réclamer leur indépendance ! Les esprits n'étaient pas préparés à ces mesures et il s'en faudra de longtemps (pas avant 1946)...
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Cyril Drouet
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Re: Michel De JAEGHERE: « Napoléon, faites entrer l’accusé ! »

Message par Cyril Drouet »

Bruno Roy-Henry a écrit : 21 mars 2021, 14:07 il n'en demeure pas moins qu'une large majorité de notables se dégageât [...] au Sénat pour l'adopter...
Pouvez-vous nous en dire plus, documents à l'appui, sur le rôle que joua le Sénat dans cette affaire s'il vous plait ?
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