Les buts de guerre de l'Angleterre vus par Napoléon

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Demi-solde
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Re: Les buts de guerre de l'Angleterre vus par Napoléon

Message par Demi-solde »

Bernard a écrit :
05 déc. 2019, 20:50
L'utilisation du mot Albion, par ailleurs tout à fait juste et compréhensible, donne volontairement ou non, que l'on prenne ou non parti, dans ce seul contexte, une coloration péjorative.
Alors je dois être daltonien... :?

Mais... il est tout de même paradoxal que pour prouver la connotation péjorative du seul "Albion", on fasse appel à tous ces auteurs qui, eux, ont pris grand soin d'accoler à l' "Albion" l'épithète péjoratif "perfide" ; s'ils l'ont tous fait, ce n'est pas par passion pour le pléonasme ou la redondance, mais c'est bien que cela ne va pas de soi, que "Albion" à lui tout seul ne présente pas le soupçon d'anglophobie que l'on voudrait y voir aujourd'hui.

Que Thierry Lentz ait souhaité s'éviter une répétition en faisant un clin d’œil évident à l'expression qui fit florès autrefois, sûrement. Mais je persiste à penser que la coloration péjorative reste totalement subjective, une persistance rétinienne qui n'affecte que quelques yeux. D'autant plus si l'auteur lui-même s'en défend.


Cordialement

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Demi-solde
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Re: Les buts de guerre de l'Angleterre vus par Napoléon

Message par Demi-solde »

Pas vraiment anonyme a écrit :
05 déc. 2019, 22:54
Demi-solde a écrit :
05 déc. 2019, 18:57
Scipion Émilien mena une troisième guerre punique aux motifs discutables et qui lui vaudrait aujourd'hui la cour pénale internationale (arasement de la ville, réduction de l'ensemble de la population civile en esclavage, etc.)...
C'est bizarre, mais pour des faits plus récents, j'avais l'impression que vous vous montriez plus réservé quand certains affirmaient que cela était condamnable. Est-ce que je me trompe ?
Du tout. J'ai notamment pensé, en écrivant ce message, à notre fil sur le déboulonnage des figures historiques. Mais les statues de Scipion Émilien étant tout de même fort rares, il n'a pas grand chose à craindre des zélés censeurs.

Allez savoir... Un jour viendra, peut-être, où la Rome antique sera dans l’œil du cyclone moralisateur... Esclavagisme, droit de l'enfant, condition féminine, etc., les motifs modernes de mise en accusation sont multiples.


Cordialement

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Bernard
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Re: Les buts de guerre de l'Angleterre vus par Napoléon

Message par Bernard »

Demi-solde a écrit :
06 déc. 2019, 11:06
Alors je dois être daltonien... :?
Mais je persiste à penser que la coloration péjorative reste totalement subjective, une persistance rétinienne qui n'affecte que quelques yeux. D'autant plus si l'auteur lui-même s'en défend.
Je tiens à vous rassurer, mon ophtalmo consulté hier ne m'a détecté ni daltonisme ni persistance rétinienne. Oui, Albion est l'ancien nom de l'Angleterre. Oui, ce mot est encore (quoique très rarement) utilisé. J'ajoute pour ma part, et je n'ai rien dit d'autre, qu'au XIXe siècle, il avait en France un côté péjoratif qu'illustre bien l'adjectif perfide qui lui était souvent accolé. Un article de W. Saunders, dans le Morning Advertiser du 26 décembre 1883, cité par Hector France en 1884 dans son ouvrage La pudique Albion, rapprochera peut-être les points de vue : “Perfide Albion est le terme de reproche que depuis un temps immémorial nos voisins nous ont jeté au travers du détroit. Mais, dès maintenant, dès le livre de M. Hector France, l'Angleterre sera connue dans le monde sous le nom de pudique Albion. Nous ne pouvons que gagner à ce changement de nom, quoique ironiquement donné.”

Saliceti

Re: Les buts de guerre de l'Angleterre vus par Napoléon

Message par Saliceti »

Demi-solde a écrit :
06 déc. 2019, 11:06
Que Thierry Lentz ait souhaité s'éviter une répétition en faisant un clin d’œil évident à l'expression qui fit florès autrefois, sûrement. Mais je persiste à penser que la coloration péjorative reste totalement subjective, une persistance rétinienne qui n'affecte que quelques yeux. D'autant plus si l'auteur lui-même s'en défend.
Et si la véritable raison de l'usage du terme Albion par Lentz était ailleurs ?

Voilà un historien qui semble affectionner les termes anciens, peu usités de nos jours

Par exemple, Thierry Lentz emploie fréquemment dans ses interventions le terme "napoléonisme" : force est de constater que celui-ci est d'un usage plutôt désuet, renvoyant au 19ème siècle, peut-être en est-il de même pour Albion ? ;)

Pace e Salute

Christophe Saliceti

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Cyril Drouet
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Re: Les buts de guerre de l'Angleterre vus par Napoléon

Message par Cyril Drouet »

Cyril Drouet a écrit :
05 déc. 2019, 17:30
Demi-solde a écrit :
05 déc. 2019, 15:05
Moi, lorsque je lis le mot "Albion", mon antiquitéphilie me fait davantage penser à Ptolémée ou Pline l'Ancien qu'à la perfidie.
Ces mots du républicain écossais Watson rapportés en en 1801 par Latouche-Tréville devraient donc vous plaire :
"Il est temps que le nouveau Scipion renverse la nouvelle Carthage."
Ou encore :
"Mes prophétiques vers peindraient en traits de flamme
Albion s'écroulant comme une autre Pergame ;
Et son orgueil, longtemps fléau de l'univers,
Enfin déshérité de l'empire des mers."
(Les fêtes de l'hymen, Baour-Lormian ; 1810)

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Cyril Drouet
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Re: Les buts de guerre de l'Angleterre vus par Napoléon

Message par Cyril Drouet »

Bernard a écrit :
06 déc. 2019, 12:45
Hector France en 1884 dans son ouvrage La pudique Albion
Dans le même esprit de reprise de l'expression, il y a aussi (l'antisémitisme se marie ici à l'anglophobie) "La sémitique Albion", de Louis Martin (1898).

Pas vraiment anonyme

Re: Les buts de guerre de l'Angleterre vus par Napoléon

Message par Pas vraiment anonyme »

Demi-solde a écrit :
06 déc. 2019, 11:12
J'ai notamment pensé, en écrivant ce message, à notre fil sur le déboulonnage des figures historiques.
C'était aussi à ce fil que je pensais quand je vous ai posé la question. En mentionnant que Scipion Emilien aurait pu se retrouver devant le TPI s'il avait fait la guerre comme il l'a faite de nos jours, vous donnez l'impression d'adopter la position que vous semblez désapprouver dans ce fil.
Demi-solde a écrit :
06 déc. 2019, 11:12
Allez savoir... Un jour viendra, peut-être, où la Rome antique sera dans l’œil du cyclone moralisateur... Esclavagisme, droit de l'enfant, condition féminine, etc., les motifs modernes de mise en accusation sont multiples.
Je n'y crois guère. Pendant des siècles, la Rome antique a fait tout à la fois l'objet d'une véritable fascination et d'une condamnation morale. Elle servait de modèle et de repoussoir. Modèle pour ses vertus (avec notamment la figure de Caton l'Ancien dont la formule bien connue Delenda Carthago n'a en rien terni l'image, malgré ce qu'elle signifiait et a eu pour conséquence), son organisation, son architecture et ses conquêtes "civilisatrices". Repoussoir pour sa décadence et sa persécution des chrétiens.
Depuis quelques décennies, l'historiographie a évolué, sans que cela entraîne des demandes de réparation ou des retraits de statue.
Qui aurait l'idée saugrenue de demander le retrait des musées des bustes de Néron ou de Caligula, alors que, dès l'Antiquité, on a fait de ces deux personnages des monstres ?
Derrière la plupart de ces demandes de retrait de statue, il y a des groupes qui se présentent comme héritiers ou descendants des victimes de ceux dont ils revendiquent la radiation de l'espace public. Il me paraît difficile de pouvoir mettre sur pied un groupe des descendants des victimes de la Rome antique sans susciter le rire.
On remarquera d'ailleurs au passage que la loi sur l'esclavage votée en France en 2001 sous l'impulsion de Christine Taubira exclut explicitement de son champ d'application l'esclavage antique. Peut-être parce que tous les esclaves antiques n'étaient pas originaires de l'Afrique subsaharienne... :|

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Saliceti

Re: Les buts de guerre de l'Angleterre vus par Napoléon

Message par Saliceti »

Demi-solde a écrit :
06 déc. 2019, 11:12
Allez savoir... Un jour viendra, peut-être, où la Rome antique sera dans l’œil du cyclone moralisateur... Esclavagisme, droit de l'enfant, condition féminine, etc., les motifs modernes de mise en accusation sont multiples.
Je partage entièrement le sentiment de Demi-solde sur ce sujet, l'actualité nous le prouve ;)
Pas vraiment anonyme a écrit :
07 déc. 2019, 10:30
On remarquera d'ailleurs au passage que la loi sur l'esclavage votée en France en 2001 sous l'impulsion de Christine Taubira exclut explicitement de son champ d'application l'esclavage antique. Peut-être parce que tous les esclaves antiques n'étaient pas originaires de l'Afrique subsaharienne...
Autrement dit, Madame Taubira a une conception très réductrice de l'esclavage... Notons également que sa loi exclue de son champ d'application l'esclavage pratiqué par les arabo-musulmans en Afrique subsaharienne notamment, qui existât pourtant durant des siècles, jusqu'à l'aube du 20 siècle... mais ceci est une autre histoire, qui nous éloigne de l'Angleterre et de Napoléon

Pace e Salute :salut:

Christophe Saliceti

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Demi-solde
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Re: Les buts de guerre de l'Angleterre vus par Napoléon

Message par Demi-solde »

Pas vraiment anonyme a écrit :
07 déc. 2019, 10:30
On remarquera d'ailleurs au passage que la loi sur l'esclavage votée en France en 2001 sous l'impulsion de Christine Taubira exclut explicitement de son champ d'application l'esclavage antique. Peut-être parce que tous les esclaves antiques n'étaient pas originaires de l'Afrique subsaharienne... :|
Hypothèse toute personnelle, non ?

Il y a un certain nombre de différences, autres que la simple origine de la "marchandise", entre l'esclavage du commerce triangulaire et l'esclavage antique.


Cordialement

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Bernard
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Re: Les buts de guerre de l'Angleterre vus par Napoléon

Message par Bernard »

Pas vraiment anonyme a écrit :
07 déc. 2019, 10:30
On remarquera d'ailleurs au passage que la loi sur l'esclavage votée en France en 2001 sous l'impulsion de Christine Taubira exclut explicitement de son champ d'application l'esclavage antique. Peut-être parce que tous les esclaves antiques n'étaient pas originaires de l'Afrique subsaharienne...
Ce n'était pas le propos de ce texte qui dit :

Loi n° 2001-434 du 21 mai 2001 tendant à la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité

Article 1
La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l'océan Indien d'une part, et l'esclavage d'autre part, perpétrés à partir du xve siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l'océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l'humanité.

Article 2
Les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l'esclavage la place conséquente qu'ils méritent. La coopération qui permettra de mettre en articulation les archives écrites disponibles en Europe avec les sources orales et les connaissances archéologiques accumulées en Afrique, dans les Amériques, aux Caraïbes et dans tous les autres territoires ayant connu l'esclavage sera encouragée et favorisée.

Article 3
Une requête en reconnaissance de la traite négrière transatlantique ainsi que de la traite dans l'océan Indien et de l'esclavage comme crime contre l'humanité sera introduite auprès du Conseil de l'Europe, des organisations internationales et de l'Organisation des Nations unies. Cette requête visera également la recherche d'une date commune au plan international pour commémorer l'abolition de la traite négrière et de l'esclavage, sans préjudice des dates commémoratives propres à chacun des départements d'outre-mer.



Voici l'intervention de Mme Taubira lors de la présentation du texte :

Mme Christiane Taubira-Delannon, rapporteur de la commission des lois constitutionnelles, de la législation et de l'administration générale de la République.
"Monsieur le président, madame la ministre de la justice, monsieur le secrétaire d'Etat à l'outre-mer, mes chers collègues, il y a bien sûr d'éminentes personnes dans les tribunes, mais je souhaiterais saluer tout particulièrement neuf jeunes de Guyane que j'ai invités à venir vivre directement l'événement et qui sont là pour constituer une chaîne fraternelle. Ils sont amérindiens, bonis, créoles, haïtiens, français - on dit « métro » chez nous - et chinois pour symboliser les quatre continents qui, en Guyane, construisent au quotidien la fraternité. Je leur souhaite en votre nom la bienvenue. (Applaudissements.)
Le sujet dont nous nous sommes emparés n'est pas un objet froid d'étude. Parce qu'il s'écoulera encore quelque temps avant que la paix et la sérénité ne viennent adoucir la blessure profonde qu'irrigue une émotivité inassouvie, parce qu'il peut être rude d'entendre décrire par le menu certains aspects de ce qui fut une tragédie longue et terrible, parce que l'histoire n'est pas une science exacte mais, selon Fernand Braudel, toujours à recommencer, toujours se faisant, toujours se dépassant, et parce que, enfin, la République est un combat, comme nous l'enseigne Pierre Nora, je propose, quoiqu'il ne soit pas d'usage de procéder ainsi, de convenir de ce que n'est pas ce rapport.
Ce rapport n'est pas une thèse d'histoire. Il n'aspire à aucune exhaustivité, il ne vise à trancher aucune querelle de chiffres, il reprend les seules données qui ne font plus litige.
Il n'est pas le script d'un film d'horreur, portant l'inventaire des chaînes, fers, carcans, entraves, menottes et fouets qui ont été conçus et perfectionnés pour déshumaniser.
Il n'est pas non plus un acte d'accusation, parce que la culpabilité n'est pas héréditaire et parce que nos intentions ne sont pas de revanche.
Il n'est pas une requête en repentance, parce que nul n'aurait l'idée de demander un acte de contrition à la République laïque, dont les valeurs fondatrices nourrissent le refus de l'injustice.
Il n'est pas un exercice cathartique, parce que les arrachements intimes nous imposent de tenaces pudeurs.
Il n'est pas non plus une profession de foi, parce que nous avons encore à ciseler notre cri de foule.
Pourtant, nous allons décrire le crime, l'oeuvre d'oubli, le silence, et dire les raisons de donner nom et statut à cette abomination.
Dès le début, l'entreprise fut marquée par la férocité.
Quinze années ont suffi pour faire totalement disparaître d'Haïti ses premiers habitants, les Amérindiens. Alors qu'on on en dénombrait 11 millions le long des Amériques en 1519, ils n'étaient plus que 2,5 millions à la fin du XVIe siècle.
Elle fut rapidement justifiée : elle relevait de la mission civilisatrice, visait à sauver des êtres sans âme, cherchait à assurer le rachat de certains. Elle était légitimée par la prétendue malédiction de Cham. Mais très vite, Césaire l'a démasquée : « le geste décisif est ici de l'aventurier et du pirate, de l'épicier en grand et de l'armateur, du chercheur d'or et du marchand, de l'appétit et de la force, avec, derrière, l'ombre portée, maléfique d'une forme de civilisation qui, à un moment de son histoire, se constate obligée d'étendre à l'échelle du monde la concurrence de ses économies antagonistes ».
La traite et l'esclavage furent extrêmement violents. Les chiffres qui prétendent les résumer sont d'une extrême brutalité. Dès 1978, Jean Mettas établit un bilan exhaustif de la traite et de l'esclavage pratiqués par la France. Elle apparaît comme la troisième puissance négrière européenne. Elle a donc pratiqué la traite, ce commerce, ce négoce, ce trafic dont les seuls mobiles sont l'or, l'argent, les épices. Elle a été impliquée après d'autres, avec d'autres, dans l'esclavage qui transforme l'homme en captif, qui en fait une bête de somme et la propriété d'un autre.
Le code noir, qui a séjourné dans le droit français pendant près de deux siècles, stipule que l'esclave est un meuble et que l'esclave affranchi doit un respect singulier à ses anciens maîtres, aux veuves et aux enfants.
Le commerce triangulaire a duré quatre siècles, puique les premiers navigateurs ont atteint le cap Bojador en 1416. Les premières razzias qui aient laissé des traces datent de 1441, sur le Rio de Oro. Il est vite apparu que les Amérindiens allaient être décimés de façon impitoyable, par l'esclavage, les mauvais traitements, le travail forcé, les épidémies, l'alcool, les guerres de résistance.
Le père dominicain Bartolomé de Las Casas, qui se proposait de les protéger, a suggéré l'importation massive d'Africains, réputés plus robustes.
Quinze à trente millions de personnes, selon la large fourchette des historiens, femmes, enfants, hommes, ont subi la traite et l'esclavage et probablement, au bas mot, soixante-dix millions, si nous retenons l'estimation qui établit que, pour un esclave arrivé aux Amériques, quatre ou cinq ont péri dans les razzias, sur le trajet jusqu'à la côte, dans les maisons aux esclaves de Gorée, de Ouidah, de Zanzibar et pendant la traversée.
Le commerce triangulaire a été pratiqué à titre privé ou à titre public pour des intérêts particuliers ou pour la raison d'Etat. Le système esclavagiste était organisé autour de plantations domaniales plus prospères ou aussi prospères que celles du clergé et de colons privés. Pendant très longtemps, jusqu'en 1716, les compagnies de monopole ont écarté l'initiative privée.
Mais le développement de l'économie de plantation, en plein siècle des Lumières, a nécessité l'ouverture de ce monopole. Les lettres patentes du 16 janvier 1716 ont a utorisé les ports de Rouen, de Saint-Malo, de La Rochelle, de Nantes et de Bordeaux à pratiquer le commerce de la traite, contre vingt livres par tête de noir introduit dans les îles et une exonération de la taxe à l'importation. Le régime fiscal était complété par des incitations en faveur des armateurs, des taxes sur l'affranchissement et des taxes sur les ports atlantiques.
Cette violence et cette brutalité expliquent très probablement, pour une large part, le silence convergent des pouvoirs publics, qui voulaient faire oublier, et des descendants d'esclaves, qui voulaient oublier.
Pourtant, nous savons le partage des responsabilités.
Nous savons les complicités d'antan et nos défaillances d'après.
« Ils ont su si bien faire les choses,
« Les choses, qu'un jour, nous avons nous-mêmes tout,
« Nous-mêmes tout foutu en l'air », hoquetait déjà Léon Gontrand Damas.
Nous sommes ici pour dire ce que sont la traite et l'esclavage, pour rappeler que le siècle des Lumières a été marqué par une révolte contre la domination de l'Eglise, par la revendication des droits de l'homme, par une forte demande de démocratie, mais pour rappeler aussi que, pendant cette période, l'économie de plantation a été si florissante que le commerce triangulaire a connu son rythme maximal entre 1783 et 1791.
Nous sommes là pour dire que si l'Afrique s'enlise dans le non-développement, c'est aussi parce que des générations de ses fils et de ses filles lui ont été arraché es ; que si la Martinique et la Guadeloupe sont dépendantes de l'économie du sucre, dépendantes de marchés protégés, si la Guyane à tant de difficultés à maîtriser ses richesses naturelles, si La Réunion est forcée de commercer si loin de ses voisins, c'est le résultat direct de l'exclusif colonial ; que si la répartition des terres est aussi inéquitable, c'est la conséquence reproduite du régime d'habitation.
Nous sommes là pour dire que la traite et l'esclavage furent et sont un crime contre l'humanité ; que les textes juridiques ou ecclésiastiques qui les ont autorisés, organisés percutent la morale universelle ; qu'il est juste d'énoncer que c'est dans nos idéaux de justice, de fraternité, de solidarité, que nous puisons les raisons de dire que le crime doit être qualifié. Et inscrit dans la loi parce que la loi seule dira la parole solennelle au nom du peuple français.
Cette inscription dans la loi, cette parole forte, sans ambiguïté, cette parole officielle et durable constitue une réparation symbolique, la première et sans doute la plus puissante de toutes. Mais elle induit une réparation politique en prenant en considération les fondements inégalitaires des sociétés d'outre-mer liées à l'esclavage, notamment aux indemnisations en faveur des colons qui ont suivi l'abolition. Elle suppose également une réparation morale qui propulse en pleine lumière la chaîne de refus qui a été tissée par ceux qui ont résisté en Afrique, par les marrons qui ont conduit les formes de résistance dans toutes les colonies, par les villageois et les ouvriers français, par le combat politique et l'action des philosophes et des abolitionnistes. Elle suppose que cette réparation conjugue les efforts accomplis pour déraciner le racisme, pour dégager les racines des affrontements ethniques, pour affronter les injustices fabriquées. Elle suppose une réparation culturelle, notamment par la réhabilitation des lieux de mémoire.
Bien sûr, cela constitue une irruption un peu vive, un peu brutale, mais il y a si longtemps que nous frappons à la porte. Léon Gontrand Damas déjà hurlait son ressentiment : « Je me sens capable de hurler pour toujours contre ceux qui m'entourent et qui m'empêchent à jamais d'être un homme.» Le dialogue semble amorcé. Avec mille précautions, comme font ceux qui savent que souvent les mots charrient beaucoup plus que ce qu'on leur confie. Avec des préliminaires attentifs car nous savons que nous avons tant de choses à nous dire. Mais nous allons cheminer ensemble dans notre diversité, parce que nous sommes instruits de la certitude merveilleuse que si nous sommes si différents, c'est parce que les couleurs sont dans la vie et que la vie est dans les couleurs, et que les cultures et les desseins, lorsqu'ils s'entrelacent, ont plus de vie et plus de flamboyance. Nous allons donc continuer à mêler nos dieux et nos saints, nous allons partager le cachiri et le swéli et nous allons implorer ensemble l'Archange, Echu, Gadu, Quetzalcatl, Shiva et Mariémin."

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