Les Bonaparte et l'ADN

Doit-on exhumer Napoléon aux fins d'analyses scientifiques ? Se trouve-t-il bien aux Invalides ? A-t-il été empoisonné ? En pleine vague napoléonienne, ces questions ressurgissent.
Macé Jacques

Les Bonaparte et l'ADN

Message par Macé Jacques »

Vous avez certainement entendu parler des analyses ADN sur des membres de la famille Bonaparte opérées par le professeur Gérard Lucotte, directeur de l'Institut d'Anthropologie moléculaire de Paris. La découverte de l'ADN constitue certainement la plus grande avancée scientifique de la seconde moitié du XXe siècle et, en 1984, Gérard Lucotte, descendant direct du général napoléonien Lucotte, a découvert les marqueurs spécifiques du chromosome Y (celui qui se transmet uniquement de père en fils) ce qui permet de confirmer ou d'infirmer catégoriquement le lien biologique entre un père et un fils, ou à l'intérieur d'une fratrie.
L'application de ces méthodes à la famille Bonaparte a fait l'objet d'une présentation au Musée de l'Armée le 2 décembre 2013 sous l'égide du Souvenir napoléonien qui a soutenu financièrement ces travaux.

Avec maintenant un an de recul et divers recoupements, il est possible de synthétiser les résultats obtenus. Des mesures IN VIVO ont montré que le prince Charles Napoléon ( descendant de Jérôme), le comte Alexandre Walewski ( descendant de Napoléon) et Mike Clovis ( australien descendant naturel d'un fils de Lucien Bonaparte) ont le même ADN-Y , ce qui démontre que Napoléon, Lucien et Jérôme avaient un ancêtre masculin commun ( vraisemblablement Carlo Bonaparte). Ce résultat a été vérifié sur de l'ADN extrait de cheveux et poils de barbe de Napoléon conservés dans le reliquaire Vivant Denon du Musée de Châteauroux.

Il a alors été décidé d'étendre l'étude à Louis Bonaparte et sa descendance, dont notamment Napoléon III. A partir d'une touffe de cheveux, attribués à Napoléon III prisonnier en Allemagne le 6 mars 1871 (cheveux couverts de pellicules donc riches en ADN) et de cheveux coupés sur le crane du Prince Impérial après sa mort au Natal, il a été découvert un ADN complètement différent de celui des 3 autres frères Bonaparte. Il semble donc que Napoléon III n'ait pas de lien génétique masculin avec Napoléon 1er . A noter que Jean -Marc Banquet qui, selon une tradition familiale, descendrait du comte d'Orx, fils naturel reconnu de Napoléon III et se fait appeler Banquet d'Orx, possède ce même ADN, ce qui constitue un intéressant recoupement.

On pourrait penser que ces résultats viendraient renforcer l'hypothèse que Louis-Napoléon ne serait pas le fils biologique de Louis Bonaparte. Cependant tous les historiens sérieux pensent aujourd'hui que les rumeurs sur une infidélité supposée d'Hortense à Cauterets en juillet 1807 sont sans fondement et sont seulement le résultat de l'animosité entre les Beauharnais et les Bonaparte (Caroline, Fesch). Le fait qu'on puisse attribuer à Hortense 4 ou 5 amants, faute de pouvoir en choisir un, enlève toute crédibilité à cette thèse. Simplement, Louis-Napoléon était un prématuré de 3 semaines. La liaison sexuelle d'Hortense et de Flahaut ne commence qu'en 1810, après la séparation d'Hortense et de Louis.

Il reste donc que, selon l'ADN, Louis Bonaparte ne serait qu'un demi-frère utérin de Napoléon 1er. Et effectivement, à Ajaccio et Bastia en 1777 et 1778, au moment de la naissance de Louis, les commentaires des officiers de la garnison allaient bon train sur la liaison affichée de Madame Bonaparte avec le comte de Marbeuf ( avec la bénédiction du mari). Louis eut d'ailleurs pour parrain le comte de Marbeuf et fut baptisé en grande pompe 15 jours après sa naissance, alors que Lucien et Elisa, nés 2 ans et 1 an auparavant et non encore baptisés, ne furent pas joints à la cérémonie (et baptisés seulement en 1779). Si bien que, lorsque Napoléon arriva à l'école de Brienne, on fit courir à son sujet le bruit qui concernait en fait son jeune frère et c'est ainsi qu'est née la légende de Napoléon fils de Marbeuf, improbable selon les dates.

Au stade actuel des recherches, on peut privilégier cette dernière solution et estimer que Napoléon et Louis n'étaient que demi-frères, le lien entre eux étant constitué par leur mère Laetitia Ramolino-Bonaparte et que, génétiquement, Napoléon III ne serait pas un vrai neveu de Napoléon 1er en lignée masculine, ce qui n'enlève rien à ses mérites, qu'il a autant acquis par lui-même qu'en référence à son "Oncle".
Christophe

Une découverte importante...

Message par Christophe »

Bonsoir Jacques et merci pour ces éléments importants... :shock: A une époque, certains avaient avancé que Napoléon III serait le fils adultérin de l'amiral Verhuell. Je pense que vous avez aussi entendu ce bruit. N'hésitez pas à continuer d'informer les membres du forum de l'évolution des recherches. Amitiés. :salut:
Macé Jacques

Les Bonaparte et l'ADN

Message par Macé Jacques »

L'innocence d'Hortense
Il semble utile de revenir sur l'hypothèse d'une infidélité d'Hortense à Cauterets tant, au fil des décennies, la rumeur en a persisté ( Calomniez, il en restera toujours quelque chose).
Tout commence par le décès brutal à La Haye le 5 mai 1807 du fils aîné de Louis et d'Hortense, cet enfant que Napoléon aurait souhaité adopter pour en faire son héritier et éviter de se séparer de Joséphine. Ce drame produit un choc dans toute la famille et a pour conséquence un rapprochement entre Louis et Hortense dont le mariage bat de l'aile. Ils décident de se rendre aux eaux dans les Pyrénées mais, une fois arrivés à Cauterets, Louis quitte Hortense le 6 juillet 1807 pour aller à Ussat où le traitement conviendrait mieux à son état de santé. Les deux époux se retrouvent à Toulouse le 12 août et mènent alors une vue conjugale jusqu'à leur retour à Paris. Louis-Napoléon nait huit mois et une semaine après ces retrouvailles, bébé chétif qu'il faut ranimer et que les docteurs Baudelocque et Corvisart déclarent prématuré. Mais Caroline Murat mettra dans l'idée de son frère Louis, à l'esprit fragile, qu'il n'était peut-être pas le père de cet enfant et il en doutera toute sa vie, allant jusqu'à traiter son ex-épouse de "Messaline". Mais que ne dit-on pas dans les cas de séparation et de divorce ?

Pendant son séjour à Cauterets avec son entourage, Hortense fait de nombreuses excursions dans les Pyrénées pour oublier, et elle est sans doute un peu imprudente dans son comportement. Les rumeurs reprendront donc quand l'enfant en question deviendra président de la république, puis empereur. C'est Victor Hugo ( ce qui n'est pas étonnant !) qui relancera l'affaire en parlant d'un "Beauharnais mâtiné de Verhuel", faisant allusion à l'amiral hollandais Verhuel, très proche du couple royal. En fait, l'historien Frédéric Masson a montré que Verhuel était resté à La Haye, ne se trouvait pas à Cauterets et qu'il y a sans doute eu confusion avec son frère plus âgé qui était alors ambassadeur de Hollande à Madrid. On se mit donc à chercher ailleurs.

Le baron de Boucheporn, préfet du palais du roi de Hollande, et le comte Vallet de Villeneuve, chambellan de la reine, qui eux se trouvaient à Cauterets, ont été rapidement écartés car ils étaient accompagnés de leurs épouses. Reste le cas du comte Adam de Bylandt, écuyer hollandais de la Reine et célibataire. Hortense dit dans ses Mémoires qu'elle le renvoya en Hollande fin juillet car il n'arrivait pas à la suivre en montagne et qu'il risquait de se tuer. Il n'avait pourtant que trente ans ! Il semble plutôt qu'il fut rappelé en Hollande à la demande du Roi qui le nommera son aide de camp. Très attaché à la reine, on le rencontrera plus tard à Arenenberg, mais cela ne suffit pas pour en faire un amant.

Toutes ces pistes échouant, on a relancé au début du XXe siècle l'hypothèse Elie Decazes. Decazes, le futur ministre de Louis XVIII, était alors un jeune avocat bordelais qui postulait à un poste à la Cour de Hollande. Il se rendit à Cauterets mais le Roi était déjà parti et il fut reçu fort aimablement par Hortense. Or, Decazes était alors un jeune veuf éploré et certains n'ont pas manqué de faire le rapprochement avec la jeune mère qui ne l'était pas moins et les ont imaginés se consolant ensemble. Decazes accompagna la reine dans quelques excursions mais rien ne vient confirmer une liaison. Beaucoup plus tard, informé de la rumeur, Decazes dira qu'il avait peut-être regretté que rien ne se soit passé . . .

Reste l'affaire du cirque de Gavarnie. Pour échapper au comte de Castellane, préfet des Hautes-Pyrénées qui voulait la surveiller et lui 'collait au train", Hortense se rendit le 25 juillet en excursion à Gavarnie avec seulement son amie Adèle de Broc et un guide pyrénéen. Elle dira qu'elle y avait passé la "plus merveilleuse nuit de sa vie", sans doute à observer les étoiles. Mais il n'en faut pas plus pour créer une légende et, dans les sociétés d'histoire locale des Pyrénées, on trouve toujours des adhérents persuadés que Louis-Napoléon était le fils d'un berger pyrénéen !

J.B Barbier dans son ouvrage "Mensonges sur le Second Empire" publié en 1959 a magistralement démontré que tous ces "arguments" en faveur d'une naissance illégitime de Louis-Napoléon étaient sans fondement sérieux. Mais,bien sûr, la nature humaine est ainsi faite qu'on trouve toujours des personnes pour y accorder foi.

L'hypothèse que le hiatus génétique se situerait au niveau de la conception de Louis Bonaparte, futur Roi de Hollande, nous semble beaucoup plus probable, comme nous l'avons expliqué par ailleurs. Il existe en fait un moyen de trancher : il suffirait de faire un microscopique prélèvement anatomique dans le cercueil de Louis Bonaparte, déposé dans la crypte de l'église de Saint-Leu-La-Forêt (Val d'Oise) et de procéder à une analyse ADN. Informés par l'auteur de ces lignes le 24 janvier 2015, les membres de la Société des Amis de Napoléon III de Vichy se sont prononcés à 84 % en faveur de cette procédure. Néanmoins, le montage d'une telle opération se heurte à des difficultés administratives, financières et psychologiques. Affaire à suivre . . . .
Christophe

Louis...

Message par Christophe »

[aligner]Merci, une nouvelle fois, cher Jacques pour ces éléments complémentaires. Concernant Louis, J'ai lu à plusieurs reprises (Mais où ? Peut-être dans la biographie écrite par William Smith (Hachette, 1982)) qu'il avait un comportement psychologique perturbé, voire une attitude tyrannique envers son épouse. Il me semble que c'est le seul des enfants Bonaparte à être ainsi. Le signe d'une ascendance particulière ?
Amitiés.
[/aligner]
Macé Jacques

Message par Macé Jacques »

Il est certain que , physiquement, Louis ne ressemblait guère à ses frères. De plus, il fut atteint très jeune par une maladie vénérienne qui, avec des hauts et des bas, se développa jusqu'à sa fin. Ceci a dû aussi beaucoup contribué à son caractère atrabilaire, hypocondriaque et méfiant.
Il n'avait pas apprécié d'être marié par son frère et avait un complexe vis-à-vis d'Hortense, beaucoup plus fine et brillante que lui.
Vers la fin de sa vie, il se rapprocha de Louis-Napoleon parce que c'etait le seul fils, ou supposé tel, qui lui restait.
Citoyenne Sophie

Message par Citoyenne Sophie »

C'est tout-à-fait fascinant. Vous nous décrivez tout ça comme un vrai roman policier.
pourriez-vous nous préciser l'accueil reçu par la famille impériale actuelle, concernant tous ces travaux scientifiques ?

Je pense notamment aux recherches menées il y a quelques années sur les restes de Louis XVII (son coeur momifié). Les analyses demandées par les Bourbons pour faire définitivement la lumière sur la parenté ou non-parenté de Naundorff avec le jeune Louis, avaient permis de déterminer que, justement, ces deux personnes n'étaient pas apparentées. La réaction immédiate de l'actuel descendant des Naundorff (celui-ci est mort en 2008) a été qu'il s'agissait au mieux, d'une erreur, au pire d'un complot. La réfutation des analyses ADN ne lui étant pas favorables était sa seule issue.

Toutefois, en 2014, d'autres analyses ADN, dont notre ami Bruno Roy-Henry est un des initiateurs, ont établi que Naundorff (si j'ai bien tout compris) :shock: était bien apparenté aux Bourbons. Alors? Les analyses ADN sont-elles fiables à 100% et peuvent-elles être scientifiquement réfutées par d'autres analyses ADN?

Cette discussion est passionnante.
Macé Jacques

Message par Macé Jacques »

il existe deux types d'ADN, qui donnent lieu à deux types différents d'analyses :
L'ADN mitochondrial, qu'une mère transmet à tous ses enfants ( garçons et filles) mais que seules les filles peuvent transmettre. Il est assez peu spécifique, sauf cas de mutation dans une lignée familiale. C'est ce qui a été fait pour le coeur de Louis XVII par rapport à Marie-Antoinette et ses soeurs.
L'ADN nucléaire, plus difficile à étudier, qui permet de caractériser les quelques 60 000 génes constituant le génome humain. En particulier, l'étude des marqueurs ADN du chromosome Y permet de caractériser les lignées masculines. On estime que 15 marqueurs concordant constituent une preuve à 90 % et que 130 marqueurs constituent une certitude à 99,9 %. Pour Napoléon, Jérôme et Lucien, c'est ce qui a été fait. On n' a jamais une identité complète (par exemple 130 marqueurs sur 135) car, au fil des générations, il y a toujours des mutations dans une lignée. Mais il existe un marqueur appelé STR ( qui détermine un haplogroupe de base) et, s'il est différent entre deux individus, on peut dire à 100 % qu'il n'y a pas de lien masculin entre eux. C'est ce qui s'est produit pour Napoléon III.

Je connais mal les dernières analyses relatives à Naundorff mais il me semble qu'elles montrent seulement qu'il avait des marqueurs communs avec la lignée des Bourbons, comme tous les descendants de bâtards royaux depuis Henri IV ( et Dieu sait s'il y en a eu).

Ces recherches sont extrêmement complexes au plan scientifique et j'essaie seulement ici de faire un peu de vulgarisation.

Au départ, les analyses sur Napoléon ont été entreprises à l'initiative du Prince Charles Napoléon qui cherchait alors à prouver scientifiquement l'origine de reliques de Sainte-Hélène. Par contre, il n'a pas manifesté d'intérêt pour les recherches relatives à Napoléon III. Quant à son fils Jean-Christophe, on ignore son opinion sur ces affaires.
Bastet

Message par Bastet »

:salut:
Louis Bonaparte ne serait pas le fils biologique de Charles Bonaparte....
Au XVIII° siècle il y avait pour ces naissances dans le mariage une certaine indifférence et un fond de tolérance " un amant ne déshonore plus, le choix de l'amant seul excuse ou compromet" ( Goncourt) et en ce sens le choix de l'amant, le comte de Marbeuf, était parfait. :tourne:
Citoyenne Sophie

Message par Citoyenne Sophie »

Sylla, je suis bien d'accord avec vous... Mme de Sévigné disait qu"'aimer deux hommes c'est être à tous deux infidèle"...

Bastet: pourquoi parfait le comte de Marbeuf? (excusez mon ignorance je ne connais pas sa biographie ni son pedigree justifiant votre opinion...)
la remonte

Message par la remonte »

Marbeuf était parfait parcequ' on a l'époque dans une logique de sang bleu :idea:
Que les femmes sont libres si tant est qu'elles restent dans leur milieu .
Le général Lasalle n'était nullement ennuyé de ne pas être le fils de Lasalle , il l'aurait sans doute été davantage de l'être du valet de chambre .
On est dans une logique proche de celle qui anime les éleveurs de pur-sang aujourd'hui :idea:
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